On l’a souvent rangé du côté des artisans efficaces, presque invisibles. Mauvaise pioche : Jack Arnold est l’un des grands faiseurs d’images du cinéma américain, et son passage sur Gilligan’s Island dit beaucoup plus de lui que n’importe quel panthéon scolaire.

À première vue, l’info ressemble à une petite anomalie de trivia pour cinéphiles insomniaques : le réalisateur qui a signé le plus d’épisodes de Gilligan’s Island n’est ni un téléaste de métier ni un simple mercenaire de studio, mais un cinéaste déjà solidement installé à Hollywood. Jack Arnold, né en 1916 et passé par la scène avant de basculer derrière la caméra après la Seconde Guerre mondiale, s’était déjà fait remarquer avec le documentaire With These Hands en 1950, nommé à l’Oscar du meilleur documentaire. Universal lui ouvre alors les portes du long métrage avec Girls in the Night en 1953, puis le propulse dans la science-fiction avec It Came from Outer Space, inspiré d’un traitement de Ray Bradbury. Autrement dit, on ne parle pas d’un petit exécutant tombé par hasard sur une île en carton-pâte, mais d’un cinéaste qui avait déjà laissé son empreinte sur tout un pan du fantastique américain.

Et c’est là que l’histoire devient savoureuse. Car Arnold n’a pas seulement croisé la route de Gilligan’s Island : il a aussi croisé celle de Russell Johnson, futur Professor de la série, dans It Came from Outer Space. Le monde est petit, Hollywood encore plus. Le gars qui a filmé des extraterrestres pacifiques et des monstres de lagon s’est retrouvé à régler les problèmes d’une sitcom de naufragés.

Le monstre sacré derrière le lagon

Dans les années 1950, Jack Arnold n’est pas un nom de seconde zone qu’on ressort pour faire joli dans un générique. Il est au contraire l’un des fer de lance du sci-fi d’Universal, à une époque où le studio fabrique à la chaîne des créatures, des peurs atomiques et des métaphores pas si subtiles sur l’Amérique de l’après-guerre. Creature from the Black Lagoon en 1954 installe un monstre devenu iconique, avec ses scènes sous-marines alors franchement audacieuses. Revenge of the Creature lui offre même le premier rôle à l’écran de Clint Eastwood, détail délicieux pour l’histoire du cinéma, même si l’intéressé a surtout retenu un tournage chaotique. Puis vient Tarantula, avant ce que beaucoup considèrent comme son sommet : The Incredible Shrinking Man en 1957, parabole vertigineuse sur la dissolution du corps, de l’identité et du statut masculin. Pas exactement du divertissement pour enfants, hein.

Le plus drôle, c’est qu’Arnold ne s’est jamais laissé enfermer dans la seule science-fiction. Il a aussi touché au film noir avec The Glass Web en 1953, au western avec Red Sundown en 1956, puis à toute une série de séries télévisées dans les décennies suivantes. Sa carrière raconte déjà la mutation d’Hollywood : du grand écran au petit, du prestige au flux, du cinéma d’auteur de studio à la télévision de service. Et ça, notre chère rédaction adore, parce qu’on tient là un cas d’école de passeur sans posture.

Affiche de Les Joyeux Naufragés
Affiche de Les Joyeux Naufragés

Une île, des gags et une méthode

Quand CBS fait appel à Arnold pour Gilligan’s Island, ce n’est pas seulement pour cocher une case prestigieuse. D’après un entretien accordé en 1980 à KPFA et repris par la source, le réalisateur explique avoir été engagé comme « troubleshooters », autrement dit comme homme de secours sur des programmes en difficulté. Il regarde la série, comprend vite qu’elle ne vise pas les prix d’écriture de la guilde ni les salons feutrés de l’intelligentsia, et choisit une direction très nette : accentuer le slapstick, les gags visuels, le burlesque physique. Bref, il remet les mains dans le cambouis comique.

Le résultat ? Une sitcom qui assume encore davantage sa mécanique de cartoon live. Arnold finit par signer 26 épisodes au total, davantage que n’importe quel autre réalisateur de la série. Son premier passage date de l’épisode 10 de la saison 1, Waiting for Watubi, puis il revient régulièrement jusqu’à devenir, de fait, l’un des architectes de l’identité du show. Sherwood Schwartz, le créateur, apprécie visiblement l’apport du cinéaste au point d’en faire un producteur exécutif et de le rappeler ensuite sur The Brady Bunch et It’s About Time. Quand un réalisateur de monstres devient le meilleur allié d’une comédie familiale, c’est qu’il a compris la grammaire du spectacle mieux que bien des théoriciens.

Le petit écran, grande carrière

Ce parcours dit quelque chose de très américain : la circulation permanente entre cinéma et télévision, entre prestige et artisanat, entre auteurisme et industrie. Arnold n’est pas un cas isolé, mais il est un cas particulièrement net. Après avoir façonné des images qui ont marqué la culture populaire, il passe par Perry Mason, The Brady Bunch, The Fall Guy ou encore The Brady Bunch et d’autres séries de l’époque, sans jamais donner l’impression de déchoir. Il change de terrain, pas de métier. Et ça, c’est plus élégant que pas mal de carrières qui s’accrochent à leur mythe comme à une bouée percée.

On pourrait presque lire son passage sur Gilligan’s Island comme une synthèse de toute sa filmographie : des situations simples, une précision de mise en scène, un goût pour le gag mécanique et une vraie conscience du rythme. Ce n’est pas un hasard si les épisodes qu’il tourne tiennent encore debout aujourd’hui. Il savait que le cinéma, même réduit à trente minutes de télévision, reste une affaire de découpage, de timing et de regard. Jack Arnold n’a pas seulement dirigé des naufragés : il a surtout montré qu’un grand cinéaste peut survivre à n’importe quelle île.

Et puis, avouons-le, il y a quelque chose de réjouissant à voir un homme qui a filmé des créatures du lagon finir par dompter une sitcom sans créature du tout. Comme si, au fond, le vrai monstre sacré, c’était la télévision elle-même. Celle qui avale tout, recycle tout, et laisse parfois les meilleurs y faire des merveilles. Pas mal pour un type qu’on croyait juste de passage.

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