Avant que les dragons de Dragonriders of Pern ne prennent feu à l’écran, ils ont surtout brûlé dans les couloirs d’un studio. Au début des années 2000, Ronald D. Moore, déjà taillé pour les grandes machines télévisuelles, a failli transformer le cycle d’Anne McCaffrey en série WB. Ça n’a pas tenu, et franchement, on comprend pourquoi : quand on veut faire passer une saga de fantasy sérieuse dans le moule du clin d’œil permanent, ça finit souvent en mauvaise cuisine.

Pour rappel, Dragonflight, premier roman du cycle, paraît en 1968. Anne McCaffrey y installe un décor de science-fantasy très particulier : la planète Pern, des spores meurtrières appelées Thread, des dragons télépathes, et une société humaine contrainte de survivre en symbiose avec ces créatures. Le tout s’étire sur des décennies d’écriture, jusqu’à la mort de l’autrice en 2011, avec la reprise partielle du flambeau par son fils Todd McCaffrey puis, plus récemment, par sa fille Gigi McCaffrey. Autant dire qu’on n’est pas sur une petite licence jetable, mais sur une vraie poule aux œufs d’or littéraire, avec son mythe, ses règles et sa mémoire affective. Le genre de matière qui supporte mal qu’on la torde pour lui coller un vernis « fun » à la va-vite.

Et c’est là que Ronald D. Moore entre en scène. Le bonhomme n’est pas un inconnu : Star Trek dans les années 1990, Battlestar Galactica, puis For All Mankind plus tard, soit un CV qui sent la science-fiction adulte, la tension morale et les architectures narratives qui tiennent debout. En 2001, selon Sci-Fi Wire, son pilote de Dragonriders of Pern était sur le point d’entrer en tournage. Casting bouclé, équipe prête, effets visuels en place, installation prévue à Santa Fe : on était à deux doigts du clap. Puis le projet a sauté en plein vol, victime d’un désaccord créatif avec Warner Bros.

Quand le studio veut du sourire, le dragon montre les crocs

Moore a raconté que la demande initiale consistait à « polir » le scénario, histoire de lisser les dialogues. Sauf que le texte revenu du studio n’avait plus grand-chose à voir avec sa version : plus léger, plus bavard, plus drôle, plus fantaisiste. En clair, le projet glissait vers quelque chose de plus proche de Buffy the Vampire Slayer ou de Xena: Warrior Princess, deux séries qui assumaient un mélange de fantasy, d’autodérision et de rythme pop. Sur le papier, ça se tient. Dans l’univers de McCaffrey, beaucoup moins.

Le problème n’est pas qu’un studio veuille rendre une adaptation accessible. Le problème, c’est quand il confond accessibilité et dilution. Moore, lui, voulait préserver ce qu’il appelait une série « élégante » et fidèle à l’esprit des romans. On sent bien le conflit de fond : d’un côté, la logique de chaîne qui cherche un ton immédiatement identifiable, de l’autre, la responsabilité envers une œuvre qui repose sur sa cohérence interne et son sérieux quasi mythologique. Entre les deux, il n’y avait pas de compromis propre. Il y avait un accident annoncé.

Le piège du “plus léger” qui finit toujours par peser lourd

Ce genre d’histoire, on le connaît par cœur : un grand studio regarde une œuvre de genre ambitieuse et se dit qu’un peu de second degré la rendra plus vendable. Sauf que la fantasy télévisée des années 1990-2000 a aussi montré l’inverse : quand le ton devient trop souriant, le monde perd sa densité. Buffy pouvait se permettre cette gymnastique parce qu’elle reposait sur une écriture déjà très consciente de ses propres codes. Xena avançait avec une énergie de série B assumée, presque carnavalesque, portée par l’ADN de Sam Raimi. Dragonriders of Pern, elle, n’a jamais été pensée comme une farce héroïque avec des dragons en roue libre.

Le plus intéressant, c’est que cette adaptation avortée dit beaucoup de l’époque. Au début des années 2000, la télévision américaine hésite encore entre le prestige naissant et le divertissement formaté. Les chaînes veulent des concepts lisibles, des tonalités claires, des produits qu’on sache vendre en une phrase. Les univers trop singuliers, trop texturés, trop peu interchangeables, passent souvent à la trappe. Le péché originel de ce Dragonriders of Pern télévisé, ce n’était pas l’ambition : c’était d’être trop fidèle à une œuvre que le studio voulait déjà rendre méconnaissable.

Un fantôme de série qui plane encore

Moore a quitté le navire avec diplomatie, en substance parce qu’il ne voyait pas comment trahir le matériau sans le casser. C’est une sortie élégante, presque trop polie pour Hollywood, mais on sent bien la frustration derrière les formules. Et puis il y a cette petite ironie du calendrier : des années plus tard, Warner Bros. a bien relancé une nouvelle tentative d’adaptation des romans, sans que le projet n’ait réellement trouvé son élan. Comme si Pern résistait obstinément à la standardisation, comme si ses dragons refusaient de se laisser domestiquer par la mécanique industrielle.

Au fond, cette histoire dit quelque chose de très simple et de très beau : certaines œuvres n’attendent pas un sauvetage par la machine télé, elles attendent qu’on les respecte assez pour ne pas les déguiser. Anne McCaffrey n’a jamais écrit pour qu’on transforme ses dragons en mascottes sarcastiques. Et Moore, lui, avait visiblement compris qu’une adaptation ratée peut faire plus de dégâts qu’une absence d’adaptation. Parfois, le vrai miracle hollywoodien, c’est de ne pas appuyer sur “tourner”.

Alors oui, on peut toujours rêver à une version qui aurait trouvé le bon équilibre entre souffle épique et intelligence de mise en scène. Mais à ce stade, Dragonriders of Pern appartient surtout à cette catégorie de projets fantômes qui racontent autant l’histoire des studios que celle des œuvres qu’ils convoitent. Et quelque part, c’est presque plus parlant qu’une série moyenne passée à l’antenne un mardi soir et oubliée le jeudi matin.

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