Trente ans après sa sortie, The Craft n’a pas seulement gardé un peu de poudre magique sous l’ongle : il remonte carrément dans les classements de HBO Max aux États-Unis. Comme quoi, les sorcières d’ado ont parfois plus de longévité que les franchises à budget XXL.
Pour rappel, le film d’Andrew Fleming, coécrit avec Peter Filardi, est sorti en salles le 3 mai 1996, soit quelques mois avant que Scream ne vienne dynamiter le box-office et relancer le slasher à coups de couteau bien affûtés. À l’époque, Neve Campbell n’est pas encore l’icône méta qu’on connaît : elle sort surtout de Party of Five, pendant que Fairuza Balk, Robin Tunney et Rachel True composent ce quatuor de laissées-pour-compte qui va devenir, avec le temps, une petite mythologie pop à part entière. Le film dure 101 minutes, mise sur un mélange de fantastique, d’horreur adolescente et de rage féminine, et s’offre même un succès commercial modeste en salles avant de se transformer en objet de culte. Le genre de trajectoire que Hollywood adore recycler après coup, une fois que la poule aux œufs d’or a fait son nid.
Selon le suivi de FlixPatrol, The Craft figure actuellement parmi les dix films les plus regardés sur HBO Max aux États-Unis. Et il n’est pas seul dans cette petite poussée de fièvre saisonnière : Beetlejuice, Practical Magic et la version 1994 d’Interview with the Vampire profitent eux aussi de l’approche d’Halloween. Le timing n’a rien d’un hasard, surtout avec l’arrivée cette semaine de Practical Magic 2 dans la conversation. Le catalogue se met à bruire, les spectateurs ressortent les balais, et la plateforme ramasse les fruits d’un patrimoine horrifique qui vieillit mieux que bien des nouveautés calibrées au laser.
Les sorcières ne meurent jamais, elles re-streament
Ce retour en grâce dit quelque chose de plus large sur la circulation des films de genre à l’ère du streaming. En 1996, The Craft n’était pas le mastodonte du box-office, mais il avait assez de personnalité pour survivre à un accueil critique tiède, voire franchement réducteur sur certains points. Les effets spéciaux ont beaucoup occupé les commentateurs de l’époque, pendant que le film, lui, travaillait autre chose : une cartographie de la colère adolescente, du désir de puissance et de la sororité comme pacte aussi fragile que dangereux. Bref, le sous-texte faisait le boulot pendant que certains regardaient la fumée au lieu du brasier.
Et c’est précisément là que le film reste plus malin que sa réputation de petit teen movie gothique. Il a ouvert une voie que d’autres ont ensuite empruntée, de Jennifer’s Body à des titres plus récents comme Forbidden Fruits, sans oublier son propre prolongement tardif, The Craft: Legacy en 2020. On peut même y lire une sorte de laboratoire du cinéma d’horreur féminin des années 2000 et 2010, où la sorcellerie sert moins de décor que de langage pour parler du collège, du désir, de la domination et de la violence sociale. En clair : ce n’est pas juste un film qui revient, c’est une grammaire qui continue de contaminer le genre.

Neve Campbell avant le masque, après la légende
Le cas Neve Campbell vaut à lui seul qu’on s’y arrête. Avant d’être l’une des figures les plus identifiables de Scream, elle passe par The Craft dans un rôle qui la place déjà du côté des héroïnes abîmées, des survivantes, des filles qui regardent le monde de travers parce que le monde les regarde de travers. Il y a là une continuité assez belle entre son image publique et ses personnages : Campbell a souvent incarné des femmes à la fois vulnérables et tenaces, jamais tout à fait du côté de la passivité. Et dans The Craft, cette tension est déjà là, prête à éclore.
Face à elle, Skeet Ulrich joue un petit copain toxique comme on en trouvait à la pelle dans les teen movies des années 1990, pendant que Fairuza Balk impose une présence qui a largement dépassé le film lui-même. C’est d’ailleurs l’un des plaisirs de The Craft : revoir comment un casting, au départ perçu comme très ancré dans son époque, a fini par devenir une réserve de figures cultes. Le temps a fait son tri, et il a gardé les plus étranges.
Le charme discret du culte rentable
À l’échelle des plateformes, ce genre de remontée n’a rien d’anodin. Un film de 101 minutes, facile à lancer, immédiatement identifiable, avec une identité visuelle forte et une aura de saison, coche toutes les cases du bon vieux titre de catalogue qui travaille sans faire de bruit. Pas besoin d’un budget marketing pharaonique quand la mémoire collective fait déjà le boulot. Ce sont ces œuvres-là qui rappellent que la longévité d’un film ne se mesure pas seulement à son premier week-end en salles, mais à sa capacité à revenir, à muter, à se recharger au contact des nouvelles générations.
Alors oui, trente ans plus tard, The Craft continue de faire son petit effet. Pas parce qu’il aurait été sanctifié par une institution quelconque, mais parce qu’il a capté quelque chose de sale, de ludique et de furieusement vivant dans l’angoisse adolescente. Et ça, franchement, ça ne se démode pas. Les sorcières passent, les algorithmes changent, mais le sortilège tient toujours.
Bande-annonce VF de Dangereuse Alliance
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




