Hollywood adore Robin des Bois parce que tout le monde croit déjà connaître l’histoire. Sauf qu’à force de recycler la légende, on finit parfois avec un film qui a l’air de porter un grand mythe… et qui n’a surtout pas grand-chose dans le carquois.

Le cas The Uprising est assez parlant pour qu’on s’y arrête. Sorti en salles le 11 septembre 2026, ce long métrage réalisé par Paul Greengrass avec Andrew Garfield en tête d’affiche s’attaque à la révolte des paysans anglais de 1381, en la présentant comme une sorte d’anti-Robin Hood : non pas l’archer déjà mythifié, mais l’homme qui aurait inspiré la fable. Sur le papier, l’idée a de la gueule. Dans les faits, elle arrive dans un paysage déjà saturé de relectures du hors-la-loi de Sherwood, entre versions classiques, réinventions sombres et tentatives plus ou moins inspirées de remettre le mythe au goût du jour. Le problème, c’est que Robin des Bois n’est pas seulement une figure du domaine public : c’est une machine à fantasmes que le cinéma a déjà tellement triturée qu’il faut un angle sacrément affûté pour éviter la redite. Et là, on sent surtout la mécanique qui tousse.

Depuis des décennies, les studios reviennent à ce personnage comme à une vieille poule aux œufs d’or, parce qu’il coche toutes les cases du produit rassurant : un héros connu, une injustice sociale lisible, un imaginaire médiéval immédiatement identifiable. Mais le box office ne suit pas toujours la nostalgie des décideurs, et les adaptations récentes ont souvent peiné à transformer cette familiarité en vrai désir de salle. C’est là que The Uprising débarque avec son ambition de fresque politique, son budget d’énergie visuelle façon caméra à l’épaule et son envie de faire sérieux. Sauf que l’addition entre le cinéma nerveux de Greengrass et le film historique ne fait pas forcément des étincelles. Quand on plaque du chaos documentaire sur une épopée médiévale, on ne crée pas forcément du souffle : parfois, on fabrique juste du flou.

Le vrai sujet de The Uprising, au fond, n’est pas Robin des Bois. C’est la manière dont Paul Greengrass tente de faire exister une révolte historique comme un thriller de poche, et se prend les pieds dans sa propre méthode.

Caméra qui tremble, château qui vacille

Greengrass n’a jamais été un cinéaste de la majesté tranquille. Son cinéma aime l’urgence, la compression, la sensation d’être collé aux événements comme une mouche sur le pare-brise de l’Histoire. Dans The Uprising, cette signature devient presque un piège. Le film s’ouvre sur l’Angleterre de 1381, encore ravagée par la peste noire, puis file à toute allure vers la révolte sans vraiment prendre le temps de construire ses enjeux. Andrew Garfield incarne un paysan surnommé Ploughman, homme de la terre, veuf, endeuillé, puis propulsé au cœur d’un soulèvement populaire. L’idée d’un héros défini par son geste plutôt que par son nom avait de quoi intriguer. Mais le scénario semble tellement pressé d’en arriver à la jacquerie qu’il sacrifie tout ce qui aurait pu donner de l’épaisseur au personnage.

Résultat : on regarde un film historique qui refuse obstinément la respiration. Les zooms numériques, les secousses de caméra, les compositions souvent prises de dos ou à distance gênent plus qu’elles ne plongent dans l’action. Greengrass a déjà prouvé qu’il savait transformer la confusion en tension, mais ici l’effet se retourne contre lui. L’échelle se rétrécit au lieu de s’ouvrir. Les marches, les émeutes, les affrontements de masse ressemblent à des fragments de récit plutôt qu’à une montée dramatique. À force de vouloir faire “vrai”, The Uprising finit par faire petit. Et c’est quand même ballot pour un film qui prétend parler d’un basculement historique.

Affiche de The Uprising
Affiche de The Uprising

Des figures en carton, un royaume en toc

Autre souci, et pas des moindres : le film aligne des personnages secondaires qui ressemblent davantage à des fonctions qu’à des êtres humains. Jamie Bell en frère rebelle, Cosmo Jarvis en meneur populaire, Thomasin McKenzie en religieuse, Katherine Waterston en figure royale désapprobatrice, Stephen Dillane, Tom Hollander et Stanley Townsend en membres du conseil prêts à suinter la perfidie à la moindre réplique… Sur le papier, le casting a de quoi faire saliver. Dans le cadre, chacun semble pourtant coincé dans une case. Le roi Richard II, incarné par Woody Norman, apparaît comme un gamin dépassé par la fonction, ce qui pourrait être une bonne idée si le film lui donnait autre chose qu’un air égaré. Là, on est plus près du symbole que du drame.

Ce qui manque le plus, c’est la sensation de conflit intérieur. Les grands récits de révolte fonctionnent quand chaque camp porte une contradiction, une faille, une part de vérité. Ici, les puissants ont l’air de méchants de carton-pâte, les insurgés de silhouettes héroïques un peu ternes, et l’ensemble avance comme une procession sans nerf. On pense à Spartacus, à Gladiator, à ces films qui savent donner à la foule une dimension tragique. The Uprising, lui, filme la foule comme un décor. C’est rude, mais c’est comme ça. Sans chair, sans vertige, sans vraie tension, la révolution devient une simple file d’attente.

Robin des Bois, ou l’art de rater sa cible

Le plus frustrant, c’est peut-être que le film semble avoir conscience de son propre angle mort. Il évoque la faim, l’injustice, la concentration des richesses, la violence d’un système féodal à bout de souffle. Il y a bien quelques allusions au “poison de la richesse” et à la colère sociale, mais rien qui ressemble à une pensée politique un peu solide. Or la révolte des paysans de 1381, c’est un morceau d’histoire énorme : un moment où l’ordre social anglais vacille, où l’idée même de servage commence à se fissurer, où la contestation populaire devient un fait historique majeur. Le matériau est en or massif. Le film, lui, le traite comme une toile de fond vaguement grise.

Et c’est là que le faux Robin Hood devient presque un aveu d’échec. Si l’on choisit de ne pas raconter la légende, encore faut-il raconter autre chose avec autorité. Or The Uprising ne tranche jamais vraiment entre fresque sociale, drame de révolte et récit d’origine détourné. Il reste suspendu entre plusieurs films possibles, sans en choisir un seul jusqu’au bout. On a connu des détournements plus malins, des relectures plus sèches, des reboots plus audacieux. Ici, le geste paraît surtout timide, comme si le long métrage avait peur d’assumer sa propre version des faits. À vouloir être à moitié mythe et à moitié chronique, le film finit surtout par être à moitié convaincant.

Il reste donc une question, assez simple au fond : pourquoi revenir encore à Robin des Bois si c’est pour ne pas en faire jaillir une nouvelle étincelle ? Le personnage a survécu à tout, aux studios, aux franchises, aux relectures “sombres”, aux versions prestige et aux reboots de bon élève. Mais il ne survivra peut-être pas à l’ennui poli. Et ça, même Sherwood n’y peut pas grand-chose.

Part.
Laisser Une Réponse