On tient là un cas d’école de sabotage involontaire : prendre l’un des polars les plus rugueux de la télévision américaine et lui coller une couche de sitcom à rires enregistrés. Résultat, Public Morals a disparu avant même d’avoir eu le temps de faire semblant d’exister.
Pour comprendre le fiasco, il faut revenir à l’âge d’or des network shows des années 90, quand ABC pouvait encore faire de NYPD Blue une machine à prestige et à audience, sans que le mot « prestige » serve de cache-misère marketing. Lancée en 1993, la série co-créée par Steven Bochco et David Milch s’est installée comme un fer de lance du réalisme policier à la télévision américaine, avec ses flics cabossés, ses intrigues sales et sa mise en scène qui ne cherchait pas à caresser le téléspectateur dans le sens du poil. Le programme a tenu 12 saisons, accumulé 84 nominations aux Emmy Awards pour 20 victoires, et s’est imposé comme un monstre sacré du prime time. À l’époque, en 1996, la série pointait encore à la 13e place des audiences américaines, avec une moyenne annoncée de 12,1 millions de téléspectateurs lors de sa quatrième saison. Pas exactement un cadavre à recycler, donc.
Et c’est précisément là que l’idée de Public Morals devient fascinante : au lieu de prolonger la noirceur, Bochco et Jay Tarses ont choisi la pirouette, comme si l’on avait décidé de transformer un couteau de cuisine en cuillère à soupe.
Le virage à 180 degrés qui sentait déjà le sapin
En apparence, l’opération avait de quoi intriguer. Public Morals, diffusée sur CBS le 30 octobre 1996, reprenait un personnage secondaire de NYPD Blue, John Irvin, incarné par Bill Brochtrup, et l’envoyait travailler dans le bureau de la brigade des mœurs de New York. Sauf que le spin-off ne cherchait pas à étendre l’univers dramatique de la série mère : il le désossait pour en tirer une comédie à multi-caméra, avec rire enregistré et générique au saxophone qui évoquait une version fauchée d’ouverture de Saturday Night Live. On a connu des passerelles plus élégantes. Là, on était plutôt sur une passerelle en carton-pâte qui craque au premier pas.
Le plus savoureux, c’est que la série mère avait justement bâti sa réputation sur l’inverse : une écriture tendue, une texture quasi documentaire, une violence morale qui faisait la différence avec les autres procédures policières du moment. Transformer ça en sitcom, c’était tirer une balle dans le pied avec le sourire. Et dans la grande histoire des spin-off télé, on a rarement vu un tel contresens industriel. On peut comprendre l’envie de capitaliser sur une franchise à succès, de passer le flambeau à une déclinaison plus légère, de viser un autre public. Mais encore faut-il garder un minimum de cohérence tonale. Là, on a surtout l’impression que la rédaction de CBS a confondu expansion et auto-sabotage.

Le rire qui ne prend pas, même avec la meilleure mauvaise foi
Le problème n’était pas seulement conceptuel. Le pilot lui-même a été accueilli par des critiques assassines, ou presque. Le New York Times, via Caryn James, a salué Bill Brochtrup comme le seul élément qui surnageait dans ce « bazar amateur », tout en pointant une écriture qui réduisait son personnage à un cliché de « gay man with exquisite taste ». De son côté, Hal Boedeker, dans le Orlando Sentinel, parlait d’une des plus grosses déceptions de la saison, en rappelant qu’on attendait mieux de Bochco. On ne va pas faire semblant : quand la presse télé américaine du milieu des années 90 te regarde comme un colis mal étiqueté, c’est rarement bon signe.
Le détail qui tue, c’est que CBS aurait même jugé le premier pilote trop vulgaire et l’aurait mis au rebut avant de lancer la version diffusée. Autrement dit, même la tentative de lissage n’a pas sauvé l’affaire. Le show n’a pas seulement raté sa cible ; il a raté sa propre identité. Et dans un paysage télé où les chaînes cherchaient déjà à segmenter les publics, Public Morals n’avait ni la noirceur de NYPD Blue, ni la mécanique comique d’une vraie sitcom, ni l’audace absurde d’un objet culte raté qu’on se repasse entre initiés. Il n’avait rien, ou presque. Une série peut survivre à l’indifférence ; elle survit beaucoup moins bien à l’incompréhension générale.
Bill Brochtrup, otage consentant d’un drôle de naufrage
Il y a tout de même un petit plaisir pervers à voir Bill Brochtrup revenir ensuite dans NYPD Blue comme personnage régulier, après avoir servi de pont involontaire entre deux visions incompatibles de la télévision. Son John Irvin, d’abord simple assistant administratif, retrouvait ainsi la série mère avec un statut renforcé, comme si le spin-off avait fonctionné à l’envers : non pas comme une naissance, mais comme une purge. On imagine presque les soupirs de soulagement dans les couloirs d’ABC. Le pauvre n’avait pas demandé à devenir le visage d’un crash test industriel.
Ce qui rend l’histoire délicieuse, à notre échelle de cinéphiles qui aiment aussi les dérapages télé, c’est qu’elle dit beaucoup du fonctionnement des grandes chaînes américaines à cette époque. On voulait monétiser les succès, étendre les marques, fabriquer des univers étendus avant l’heure, mais sans toujours comprendre ce qui faisait battre le cœur du programme d’origine. Public Morals n’est pas seulement un spin-off raté ; c’est un symptôme, le genre de faux pas qui rappelle qu’un bon concept ne suffit pas si on le débranche de son ADN. On peut bien tenter de faire rire un cadavre de polar : si le corps ne suit pas, ça finit en farce triste.
Et puis il y a cette élégance très télé, très années 90, dans le fait d’avoir enterré la chose après un seul épisode. Pas de faux suspense, pas de réinvention miraculeuse, pas de renaissance en troisième saison sur une plateforme obscure. Juste un claquement de porte. Franchement, il y a quelque chose de presque chic dans cette manière de rater net. Pas glorieux, mais net. Et ça, dans la grande histoire des franchises qui veulent trop s’étendre, c’est déjà une forme de style.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




