Dans Lioness, Taylor Sheridan adore faire croire qu’on a compris avant de nous planter un couteau narratif dans le dos. L’épisode 6 de la saison 3 vient justement rappeler que, chez lui, la vengeance ne suit jamais la ligne droite qu’on croyait tracer.

Depuis le lancement de sa troisième saison sur Paramount+, la série militaire jouait avec une double temporalité assez maligne pour faire gober au public une évidence un peu trop confortable : Joe McNamara, incarnée par Zoe Saldaña, aurait été enlevée par des Russes en représailles d’une opération passée. Sauf que Sheridan, vieux renard de la narration, n’avait pas posé ses cartes pour rien. L’épisode intitulé Sugar Land renverse la table : les Russes n’étaient qu’un faux nez, et le vrai moteur du rapt se trouve du côté de l’Iran. On tient là un joli petit piège à spectateur, le genre qui fait plaisir à notre chère rédaction parce qu’il ne se contente pas de “surprendre” : il reconfigure tout ce qu’on a vu jusque-là.

La mécanique est d’ailleurs assez savoureuse dans sa cruauté. D’un côté, on suit Joe six mois avant son enlèvement, occupée à démanteler des réseaux russes aux États-Unis. De l’autre, on la voit déjà prisonnière, déplacée à travers le pays, pendant que son équipe tente de remonter la piste. Le montage nous pousse à relier les points dans le mauvais ordre. Et Sheridan, évidemment, adore quand on se trompe avec assurance.

Le faux coupable avait bonne tête

En apparence, tout accusait Moscou. Joe avait participé à une opération en Ukraine, aux côtés de son équipe et d’un agent ukrainien, pour capturer une cible liée aux services spéciaux russes. Plus tard, deux hommes déguisés en policiers débarquaient chez elle, ce qui suffisait à fabriquer une belle piste de vengeance russe, propre, lisible, presque trop commode. Mais Sugar Land démonte cette lecture en révélant que l’enlèvement est en réalité lié à une mission de la saison 2 : l’interception d’un convoi transportant des scientifiques chinois en territoire iranien, destinés à soutenir le programme nucléaire de Téhéran.

Autrement dit, Lioness ne raconte pas seulement une chasse à l’homme. La série parle du prix des opérations clandestines, de ces dettes géopolitiques qui ne s’effacent jamais, même quand l’épisode suivant fait mine de tourner la page. Chez Sheridan, le passé ne passe jamais, il revient armé.

Babat, ou la vengeance en costume sombre

Le vrai basculement de l’épisode tient à l’arrivée de Babat, interprété par Kamyar Jahan, figure trouble, sadique, presque certainement liée à l’appareil iranien. Le personnage n’a rien d’un méchant de service interchangeable. Il incarne plutôt cette zone grise très sheridanienne où l’idéologie, la brutalité et la rancune personnelle finissent par se confondre. Babat ne débarque pas pour “faire avancer l’intrigue” comme un petit fonctionnaire du chaos ; il vient solder une humiliation ancienne, celle infligée par Joe lors d’une opération précédente.

Ce qui est malin, c’est que la série ne se contente pas de changer le pays du bourreau. Elle change la logique du conflit. On n’est plus dans une simple riposte étatique, mais dans une chaîne de conséquences où chaque mission laisse derrière elle des survivants, des proches, des comptes à régler. La série ouvre même une porte très désagréable, et donc très intéressante, vers d’autres retours de flamme possibles. On pense à Cruz Manuelos, à Aaliyah, à tout ce que Lioness a semé depuis la saison 1 sans toujours le ramasser. Le thriller devient alors une machine à fantômes.

Double fond, double effet

La vraie réussite de cette saison 3, c’est d’avoir trouvé un rythme moins linéaire, plus retors, plus politique aussi. Là où la première saison misait surtout sur l’efficacité musclée, cette nouvelle salve déplie davantage les rouages du renseignement, les manipulations diplomatiques et les conséquences à retardement. Le procédé de la double temporalité n’est pas qu’un gadget de scénariste content de lui : il permet à Sheridan de faire travailler la mémoire du spectateur contre lui-même. On croit suivre une enquête, on assiste en réalité à une réécriture de l’enquête.

Et franchement, ça change tout. Parce que Lioness gagne ici en densité sans perdre son nerf. Zoe Saldaña continue d’imposer à Joe cette dureté presque administrative, ce mélange de sang-froid et d’usure qui fait d’elle moins une héroïne qu’un rouage d’un système qui la broie autant qu’il l’emploie. Ce n’est pas rien, dans une série d’action souvent tentée par le réflexe du muscle. Ici, le vrai coup de poing, c’est la mémoire.

Les retours de flamme, ce sport national

À ce stade, Lioness rappelle une vieille vérité du thriller d’État : aucune opération n’est propre, aucune victoire n’est gratuite, aucun cadavre ne reste longtemps sans avocat, sans frère, sans agent, sans vengeur. Sheridan ne fait pas de morale, il fait du reflux. Chaque mission accomplie produit sa contre-offensive, et l’épisode 6 le dit avec une belle sécheresse. Joe n’est pas seulement capturée ; elle est rattrapée par la géopolitique qu’elle a contribué à mettre en mouvement.

Le plus jouissif, c’est peut-être que la série ne transforme pas ce retournement en simple pirouette. Elle l’utilise pour élargir le terrain de jeu. Si l’Iran entre vraiment dans la danse comme force de représailles, alors tout l’édifice dramatique de la saison prend une autre épaisseur. On ne regarde plus un enlèvement, on regarde une addition. Et la facture, comme toujours chez Sheridan, est salée. Le passé a de la mémoire, et il a surtout de très mauvaises manières.

Reste maintenant à voir jusqu’où Lioness ira avec Babat et ce qu’elle fera de cette nouvelle dette. Parce qu’à force de faire revenir les morts, les blessés et les humiliés, la série finit par poser la seule vraie question qui compte : qui, dans cet univers, n’a pas encore commencé à se venger ?

Part.
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