Avant d’être un monstre sacré du grand écran, Steve McQueen a d’abord été un type de la télé qui faisait claquer une Winchester raccourcie avec une classe insolente. Wanted Dead or Alive n’a duré que trois saisons, mais elle a suffi à fabriquer un mythe.
On a tendance à raconter la carrière de McQueen comme une ligne droite vers l’Olympe : The Magnificent Seven en 1960, The Great Escape en 1963, The Thomas Crown Affair en 1968, et hop, le demi-dieu est en place. Sauf que la mécanique est plus intéressante que ça. En 1958, l’acteur débarque à peine au cinéma avec Never Love a Stranger et The Blob, et c’est presque en même temps qu’il enfile les bottes de Josh Randall dans Wanted Dead or Alive, série western diffusée à l’époque sur CBS et aujourd’hui disponible en streaming gratuit sur Tubi. Résultat : 94 épisodes, trois saisons, et une leçon de présence à l’écran qui vaut bien des écoles de théâtre. Le vrai coup de force, c’est qu’une série télé a servi de tremplin à une star de cinéma au lieu de l’enfermer dedans.
En apparence, on pourrait croire à un western télé de plus, avec son chapeau, son cheval, ses bagarres et ses saloons. En réalité, Wanted Dead or Alive joue autre chose : Josh Randall n’est pas seulement un chasseur de primes, c’est un type qui rend l’argent quand il le peut, se mêle des affaires des honnêtes gens et garde une forme de morale dans un monde où la morale tient souvent avec du fil de fer. Pas exactement le cow-boy de carton-pâte qu’on servait à la chaîne dans les années 1950. Et puis il y a ce détail qui change tout : la fameuse carabine « Mare’s Leg », un Winchester .44-.40 scié, porté à la hanche comme un accessoire de mode avant l’heure. Avec McQueen, l’arme devient prolongement du corps, presque signature graphique. Le personnage n’est pas seulement écrit, il est dessiné par la silhouette de McQueen.
Le petit écran, grand accélérateur
À ce stade, il faut rappeler un truc que l’histoire du cinéma adore oublier quand elle se raconte en statues : la télévision a souvent été une fabrique de stars, pas un plan B. Dans les années 1950 et 1960, les studios surveillent la petite lucarne avec méfiance, mais elle offre aussi un terrain d’entraînement redoutable. Tourner plus de trente épisodes par saison, tenir un personnage sans le répéter, apprendre à exister dans des cadres serrés, à faire passer une émotion en quelques secondes : voilà le genre de discipline que McQueen évoquait lui-même, sans fioritures, en parlant de ces « trois années dures » qui lui ont appris le métier. Pas besoin de poésie, le boulot parlait tout seul.
Et c’est bien là que Wanted Dead or Alive devient passionnante pour on ne sait quel coin de notre cerveau de cinéphiles un peu obsessionnels : la série montre un acteur en train de se fabriquer sous nos yeux. Plus les épisodes avancent, plus McQueen semble à l’aise, plus son jeu se resserre, plus son économie de gestes devient une arme. Ce n’est pas un hasard si Hollywood l’a ensuite happé à toute vitesse. Les films ne pouvaient plus attendre, comme le dit très bien la logique industrielle de l’époque : quand un visage commence à aimanter les spectateurs, on le transfère au grand écran avant qu’un concurrent ne mette la main dessus. La série a servi de banc d’essai, puis de rampe de lancement, puis de preuve irréfutable.

Un western gentil, mais pas mou du genou
Il y a aussi une petite surprise de ton qui mérite qu’on s’y arrête. On imagine souvent le western télé de cette période comme un bloc de virilité sèche, une machine à coups de feu et à morale binaire. Wanted Dead or Alive a bien ses fusillades, ses duels et ses invités de prestige, dont Alan Hale Jr., mais la série se permet une forme de douceur inattendue. Randall aide, protège, écoute, intervient dans la vie de gens plus ordinaires que lui. Ce n’est pas du tout une trahison du genre ; c’est plutôt une manière de le décaler. Le cow-boy n’est plus seulement un justicier, il devient un passeur entre la loi, la survie et la compassion. Pas mal pour une série qui aurait pu se contenter de faire du bruit et de la poussière.
Et puis, soyons francs, McQueen a ce truc que peu d’acteurs possèdent : il peut être dur sans avoir l’air de forcer. Pas besoin d’en rajouter, pas besoin de mâcher le geste. Son regard fait déjà la moitié du boulot. C’est ce mélange de sécheresse et de retenue qui fera plus tard la force de ses personnages de cinéma, de The Great Escape à Bullitt. On retrouve là une forme de continuité très hollywoodienne : la télévision apprend à cadrer le corps, le cinéma lui donne l’ampleur du mythe. Chez McQueen, la série n’est pas une parenthèse : c’est la matrice.
Le retour du flingueur, version héritage
Le plus drôle, c’est que l’histoire ne s’arrête même pas avec la fin de la série. En 1987, un film suite reprend le titre Wanted Dead or Alive avec Rutger Hauer dans le rôle du petit-fils de Josh Randall. Là encore, Hollywood fait ce qu’il fait si bien : il recycle la légende, lui passe le flambeau, tente de ranimer la machine à fantasmes. Le film n’a évidemment pas le même impact que le modèle, mais il dit quelque chose de précieux sur la longévité de l’icône. Quand un personnage survit à son interprète, c’est souvent qu’il a trouvé une forme juste. Quand il ne survit pas, on sent tout de suite l’odeur de la copie. Ici, le souvenir de McQueen reste trop puissant pour être vraiment remplacé.
Au fond, revoir Wanted Dead or Alive aujourd’hui, ce n’est pas seulement cocher une case de cinéphile. C’est regarder la naissance d’un style, d’un corps, d’une manière d’habiter le cadre. Et c’est aussi se rappeler qu’avant d’être affiché sur les murs, Steve McQueen a d’abord été un artisan de série, un dur qui apprenait son métier à la chaîne, épisode après épisode. Le mythe a commencé sur le petit écran, et c’est peut-être là qu’il a gagné sa plus belle bataille.
Alors oui, on peut toujours aller revoir les grands classiques derrière. Mais franchement, le vrai frisson, c’est peut-être de repartir de là, de ce western télé qui sent la poudre, la patience et la naissance d’une légende. Le genre de légende qui ne demande pas la permission. Et qui, visiblement, n’en avait pas besoin.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




