Six ans après sa sortie, Artemis Fowl reste le genre de ratage qui fait soupirer toute une génération de lecteurs : Disney avait là une saga fantasy culte, un héros pas comme les autres, et a réussi à en faire un produit tiède. C’est presque une performance.

Pour comprendre le désastre, il faut remonter à la source : Artemis Fowl, le roman d’Eoin Colfer publié en avril 2001, a très vite attiré les convoitises. Les droits ont été récupérés avant même que le livre ne s’installe durablement en librairie, puis le projet a traîné pendant près de vingt ans dans les limbes du développement, avec Miramax d’abord, Disney ensuite à partir de 2013. Entre-temps, Colfer a étendu son univers en série de romans, et le personnage d’Artemis Fowl II a pris de l’épaisseur : un ado irlandais brillant, manipulateur, héritier d’une lignée de malfrats, bref l’inverse du petit héros moralement propre sur lui qu’Hollywood adore recycler. Le péché originel du film est là : vouloir lisser ce qui faisait justement tout son sel.

Dans le film sorti directement sur Disney+ en juin 2020, Artemis n’est plus ce petit stratège à la morale douteuse, mais une figure vaguement anti-héroïque, presque fantomatique. Le long métrage, ramené à 93 minutes, empile les morceaux de lore comme on vide un tiroir en espérant que ça fasse une histoire. Résultat : un monde souterrain appelé Haven City, une fée policière, un nain voleur, un artefact magique à récupérer, un père à sauver, une menace apocalyptique… et au milieu, beaucoup de bruit pour pas grand-chose. On a l’impression d’assister à une adaptation qui a peur de son propre matériau.

Le roman avait du mordant, le film a de la mousse

Le contraste est d’autant plus cruel que la saga d’Eoin Colfer reposait sur une vraie singularité. À l’époque où la fantasy jeunesse se peuplait de héros vertueux, Artemis Fowl débarquait avec un gamin génial, cupide, stratège, parfois franchement infréquentable. Ce n’était pas un élu, c’était un petit requin. Et c’est précisément ce qui rendait l’objet intéressant : on ne suivait pas un sauveur, mais un cerveau criminel en culottes courtes. Disney, lui, a choisi de transformer ce moteur narratif en vague promesse d’aventure familiale. C’est propre, c’est lisse, c’est mort. À force d’avoir voulu rassurer tout le monde, le film n’a plus rien à raconter.

Le plus agaçant, c’est que le film ne se contente pas d’édulcorer son héros : il reconfigure aussi sa mythologie familiale. Dans les romans, la dynastie Fowl est liée au crime et à l’obsession du pouvoir ; dans le film, elle devient une sorte de lignée d’archivistes amateurs du surnaturel. On sent la volonté de rendre l’ensemble plus “accessible”, comme si la noirceur légère du matériau d’origine était un problème à corriger. Sauf que cette correction-là flingue la logique interne. Et quand un film fantasy commence à se tirer une balle dans le pied sur sa propre généalogie, il ne lui reste plus grand-chose à vendre, sinon des effets et des explications. Pas de bol, il manque les deux.

Affiche de Artemis Fowl
Affiche de Artemis Fowl

Branagh à la baguette, mais l’orchestre joue faux

Autre valeur du dossier : Artemis Fowl est signé Kenneth Branagh, ce qui, sur le papier, avait de quoi intriguer. Le cinéaste, habitué aux adaptations littéraires et aux grands récits en costumes ou en éclats de théâtre filmé, semblait pouvoir apporter du panache à cette fantasy industrielle. En pratique, il livre un objet visuellement étonnamment plat, traversé de scènes d’action brouillonnes et de cadrages bizarres, sans vraie respiration. On devine parfois une attention à l’Irlande, à ses paysages, à une forme de fantaisie plus enracinée, mais le film ne laisse jamais cette matière prendre l’air. Branagh dirige, mais l’ensemble donne surtout l’impression d’un chantier laissé en plan au milieu de la post-production.

Et puis il y a cette drôle d’économie du film Disney des années 2010-2020 : beaucoup de franchises en quête de nouvelle poule aux œufs d’or, beaucoup de propriétés intellectuelles passées au broyeur, et parfois cette obsession de tout expliquer jusqu’à l’asphyxie. Ici, la narration est si encombrée qu’elle finit par déléguer son exposition à un personnage qui raconte tout à un agent britannique invisible. Oui, vraiment. Comme si le film lui-même savait qu’il avait perdu le fil et appelait un adulte dans la pièce. C’est presque touchant, si on n’était pas en train de regarder un blockbuster qui a oublié d’être un film.

Une adaptation sans nerf, sans angle, sans cran

Le casting n’est pas le problème principal. Ferdia Shaw n’a rien à se reprocher, Nonso Anozie apporte une présence solide, Judi Dench et Josh Gad font ce qu’ils peuvent dans un cadre qui les bride plus qu’il ne les stimule, et Colin Farrell, en père disparu, flotte dans une fonction plus qu’il n’existe comme personnage. Le vrai souci, c’est l’absence de point de vue. Le film veut être une aventure, un film d’initiation, une fantasy familiale, un récit de braquage magique et un morceau de mythologie étendue. Il finit par n’être aucun de ces objets-là. Quand une adaptation ne choisit rien, elle perd tout : la tension, la couleur, la mémoire.

Ce qui rend Artemis Fowl si frustrant, ce n’est pas seulement qu’il rate son coup. C’est qu’il rate en ayant sous la main un matériau qui, lui, avait déjà trouvé sa formule : un anti-héros adolescent, un monde caché, une ironie de fond et une vraie différence de ton. Le film a préféré la prudence au frottement, la simplification à la singularité, la mécanique à la personnalité. Et dans le grand bazar des adaptations fantasy, c’est souvent là que tout se casse la figure. On peut toujours sauver un univers, mais encore faut-il accepter qu’il ait des aspérités. Disney, sur ce coup-là, a voulu les raboter. On connaît la suite. Résultat : un film qui ressemble à une saga qu’on aurait passée au mixeur.

Six ans plus tard, Artemis Fowl reste un cas d’école de la mauvaise idée bien financée. Pas un nanar réjouissant, pas un accident génial, juste un objet sans nerf qui a oublié pourquoi on l’avait attendu pendant vingt ans. Et ça, mine de rien, c’est presque plus triste qu’un échec bruyant. Parce qu’au fond, on aurait préféré un vrai désastre. Là, on a eu du beige. Le beige, au cinéma, c’est rarement une bonne nouvelle.

Bande-annonce VF de Artemis Fowl

Part.
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