Avant que Sam Elliott ne devienne la grande voix grave du western moderne, il a déjà traîné ses bottes dans une série NBC de 1983 que tout le monde a presque effacée du disque dur collectif : The Yellow Rose. Un soap de ranch, des héritiers qui se déchirent, du pétrole qui rôde et une cancaneuse de prestige au milieu du décor : oui, ça sent déjà le futur Yellowstone, avec moins de chevaux de bataille et plus de parfum de prime time qui veut faire du chiffre.
Pour remettre les choses à l’endroit, Sam Elliott n’est pas arrivé par hasard sur le petit écran. Avant d’incarner le patriarche fatigué, le mentor, le type qui entre dans un saloon comme si l’architecture lui devait quelque chose, il a multiplié les passages au cinéma et à la télévision depuis la fin des années 1960. On l’a vu dans The Way West en 1967, puis dans Butch Cassidy and the Sundance Kid, avant qu’il ne s’impose dans des titres comme The Quick and the Dead, The Shadow Riders, Road House, Tombstone ou encore The Big Lebowski. Bref, le bonhomme a longtemps été une sorte de totem secondaire avant de devenir un demi-dieu du genre. Et c’est précisément ce qui rend The Yellow Rose si savoureux : un acteur déjà identifié au western, mais embarqué dans une machine télé qui hésite entre saga familiale, mélodrame et lutte de territoire.
Diffusée sur NBC à partir d’octobre 1983, la série ne tient qu’une saison, pour un total de 22 épisodes avant son arrêt en mai 1984. Son décor, le ranch éponyme, est posé sur 200 000 acres de Texas, ce qui n’est pas exactement le cadre d’un petit drame de salon. L’intrigue tourne autour de la mort de Wade Champion, de l’arrivée de ses enfants, de l’épouse plus jeune, de l’enfant illégitime et d’un ex-taulard incarné par Elliott, Chance McKenzie, qui débarque pour bousculer la hiérarchie familiale. Ajoutez à cela les appétits des compagnies pétrolières et les velléités d’un voisin qui estime avoir des droits sur la terre, et on obtient un cocktail très années 1980 : le capitalisme, la famille, la propriété, la virilité, le tout secoué dans un shaker de prime time. On n’est pas loin d’un western qui aurait avalé Dallas en croyant faire une cure de désintox.
Le ranch, le pétrole et la télé qui veut faire du bruit
À l’époque, NBC ne sort pas The Yellow Rose du néant. La série s’inscrit dans une vague où les chaînes cherchent à capter l’audience des grands soaps familiaux et des récits de pouvoir. Dallas a ouvert la voie, et tout le monde veut sa part du gâteau, sa propre version du clan qui se déchire sous les néons et la poussière. Sauf qu’ici, on remplace les tours de verre par des clôtures, les bureaux par des terres, et les coups de poignard par des explosions, des hélicoptères et des conflits de succession. Le résultat a quelque chose d’assez hybride, presque bancal, mais justement intéressant : un western télévisé qui assume le feuilleton, ou un feuilleton qui se grime en western ? La question n’est pas rhétorique, elle est carrément structurelle.

Le casting, lui, donne du relief à l’affaire. Chuck Connors, figure de The Rifleman, incarne le voisin antagoniste, ce qui injecte une vraie légitimité western dans un projet qui aurait pu paraître trop lisse. David Soul, Cybill Shepherd, Edward Albert, Michelle Bennett, Tom Schanley : la distribution aligne des visages connus, avec ce parfum de télévision américaine où l’on recycle les têtes d’affiche pour tenir la rampe. Mais malgré cette belle brochette, la série ne décolle pas. NBC la coupe après une seule saison, et le projet finit dans la catégorie des curiosités, ces objets télévisuels qu’on regarde surtout pour comprendre ce qu’une époque croyait pouvoir vendre. Le problème n’était pas l’idée ; c’était le dosage, cette drôle de potion entre mythe du ranch et mécanique de soap.
Sam Elliott, l’homme qui n’aimait pas les faux cow-boys
Il y a aussi un joli petit frottement méta dans cette histoire. Des années plus tard, Sam Elliott se montrera très critique envers Yellowstone, qu’il jugera trop proche de Dallas dans son ADN mélodramatique. Et pourtant, The Yellow Rose ressemble justement à une préfiguration de ce que Taylor Sheridan fera exploser quarante ans plus tard : la famille comme champ de bataille, le ranch comme forteresse, la terre comme héritage empoisonné. Elliott, lui, expliquait en 1983 qu’il ne voyait pas Dallas comme un vrai western, estimant que le vernis cowboy ne suffisait pas à en faire un récit du genre. Quelques décennies plus tard, il dira aussi que la série NBC avait été transformée en soap par la chaîne, comme si le studio avait tordu le projet initial. Autrement dit, l’acteur se retrouve pris entre deux feux : celui d’un western qu’il juge trop urbain, et celui d’un western télévisé qu’il estime trop feuilletonnant. Beau numéro d’équilibriste, ou belle mauvaise foi ? On laisse le saloon décider.
Ce qui rend The Yellow Rose attachante, c’est précisément son statut de brouillon historique. Pas un chef-d’œuvre caché, pas un monument injustement ignoré, mais un témoin de la manière dont la télévision américaine testait, dès le début des années 1980, des formes hybrides pour prolonger l’attrait du western alors que le cinéma de genre avait déjà commencé à se chercher un nouveau souffle. La série a même eu une seconde vie en rediffusions en 1990, couplée à Bret Maverick, autre tentative de ressusciter une mythologie télé déjà un peu poussiéreuse. Ce genre de recyclage dit tout : on ne jette pas le mythe, on le replie, on le stocke, on le ressort quand la grille de programme a besoin d’un peu de cuir et de poussière. The Yellow Rose, au fond, c’est le western qui a voulu jouer au soap sans perdre son chapeau.
Et c’est peut-être pour ça qu’on la regarde encore avec un sourire en coin : parce qu’elle montre Sam Elliott avant l’icône, avant la barbe, avant le bariton devenu marque de fabrique, déjà coincé dans une histoire de terre, d’héritage et de pouvoir. Une série oubliée, oui. Mais les objets oubliés ont parfois le bon goût de raconter l’avenir avant tout le monde. Pas mal pour un vieux ranch télévisé, non ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




