Dans Star Trek: Strange New Worlds, la surprise n’est pas seulement de voir l’Enterprise virer au soap opera : c’est surtout de tomber sur Deidre Hall, visage mythique de Days of Our Lives, en conseillère de bord. Et là, forcément, on se dit que la série ne fait pas juste un clin d’œil. Elle branche carrément deux machines à feuilleton sur la même prise.

Depuis son lancement en 2022 sur Paramount+, Strange New Worlds s’est taillé une réputation à part dans la galaxie Star Trek : moins cérébrale que Discovery, moins verrouillée que la vieille mythologie de la franchise, plus joueuse, plus libre, presque insolente dans sa manière de tordre le format. La série portée par Anson Mount a déjà transformé son équipage en marionnettes, en personnages de conte, et maintenant en héros de soap opera. À ce stade, l’Enterprise ressemble moins à un vaisseau de la Fédération qu’à une machine à fantasmes qui teste chaque semaine la solidité de son propre ton. Et ce n’est pas un accident : Strange New Worlds a compris que Star Trek survit quand il ose le grand écart.

Le cas Deidre Hall est, lui, un petit morceau d’histoire télévisuelle. Depuis 1976, elle incarne Marlena Evans dans Days of Our Lives, avec plus de 5 000 épisodes au compteur selon les usages de la série elle-même et de sa légende industrielle. Cinquante ans à tenir un rôle dans un feuilleton quotidien, c’est plus qu’une carrière : c’est une forme de monarchie. Hall a traversé les emballements du soap américain, ce territoire où les morts reviennent, les identités se dédoublent et les traumatismes se recyclent avec un aplomb quasi liturgique. Bref, elle n’arrive pas dans Star Trek comme une invitée de passage. Elle débarque comme une institution.

Et c’est précisément là que l’épisode devient intéressant : en faisant entrer une reine du soap dans une série de science-fiction, Strange New Worlds ne se contente pas d’un gag méta, elle rappelle que le mélodrame est l’un des grands carburants du récit populaire.

Le feuilleton, ce vieux moteur qui ne cale jamais

On a souvent tendance à regarder les soaps de haut, comme si leur outrance les condamnait à rester dans une catégorie mineure. Sauf que cette condescendance tient rarement face aux faits. Days of Our Lives, General Hospital, The Young and the Restless : ces titres ont traversé les décennies en tenant une promesse simple et redoutable, celle du rendez-vous quotidien, du rebondissement sans fin, de la fidélité affective. Le soap n’a pas besoin de clôture, il vit de la relance. Il ne cherche pas le point final, il passe le flambeau au prochain drame. Et franchement, dans un paysage audiovisuel saturé de franchises, de suites et de reboots, qui peut encore faire la fine bouche ?

Affiche de Star Trek: Strange New Worlds
Affiche de Star Trek: Strange New Worlds

Dans l’épisode de Strange New Worlds concerné, la présence de Deidre Hall donne du poids à cette logique. Son personnage, Dr. Chivers, analyse Pike avec le sérieux d’une professionnelle qui sait que derrière le ridicule apparent, il y a toujours une blessure bien réelle à déterrer. C’est là que la série devient plus maligne qu’elle n’en a l’air : elle ne traite pas le soap comme une blague, mais comme une grammaire émotionnelle. Les dialogues peuvent être tordus, les situations absurdes, les effets de style franchement cabotins ; il n’empêche, le cœur du truc reste la perte, le manque, le refoulé. Le kitsch n’annule pas l’émotion, il lui met juste un boa en plumes.

De Days of Our Lives à l’Enterprise, la même galaxie du drame

Le parallèle entre soap opera et science-fiction n’a rien d’un caprice de critique qui veut absolument faire des ponts partout. Les deux genres adorent les continuités tentaculaires, les personnages qui reviennent de loin, les lignées maudites, les secrets de famille, les doubles, les manipulations mentales, les corps possédés. Les X-Men, pour prendre un exemple qui parle à tout le monde dans la rédaction, fonctionnent souvent comme un soap avec des super-pouvoirs : on y trouve des amours contrariées, des morts provisoires, des héritages toxiques et des crises identitaires à la pelle. La différence, c’est surtout le décor. Le reste, on le connaît par cœur.

Deidre Hall, de son côté, apporte à Strange New Worlds une autorité presque comique tant elle semble évidente. Avant même d’entrer dans le bureau de Dr. Chivers, elle charrie avec elle un demi-siècle de télévision américaine, des rôles dans The Young and the Restless, Our House, des téléfilms dramatiques, sans oublier Electra Woman and Dyna Girl, curiosité super-héroïque aujourd’hui presque mythologique. Son casting n’est pas juste un clin d’œil de fan. C’est une manière de dire que la télévision populaire a sa noblesse propre, ses monstres sacrés, ses lignées, ses Olympe de l’après-midi. Et que oui, une actrice de soap peut parfaitement faire tenir une scène de science-fiction sur ses épaules sans que personne n’y voie à redire.

Dans le fond, Strange New Worlds fait ce que les meilleures séries de franchise savent faire quand elles ne se prennent pas pour des cathédrales : elles recyclent leurs codes pour mieux parler de nous. Ici, le détour par le soap n’est pas un gadget, c’est un révélateur. Pike, encore lui, se retrouve forcé d’affronter une perte qu’il n’avait pas vraiment regardée en face. Le grand n’importe quoi du dispositif sert à faire remonter quelque chose de beaucoup plus net, beaucoup plus humain. Et c’est peut-être ça, la vraie élégance de l’épisode : sous les perruques émotionnelles et les dialogues qui roulent des mécaniques, il y a une tristesse très simple qui refuse de se laisser enterrer.

Alors oui, on peut sourire devant cette rencontre entre une icône du feuilleton quotidien et une série de science-fiction qui aime se déguiser tous les quatre matins. Mais ce serait rater l’essentiel : Strange New Worlds ne se contente pas de jouer avec les genres, elle leur rend leur dignité commune. Et Deidre Hall, en quelques scènes, rappelle qu’une bonne histoire n’a jamais eu besoin d’un costume sobre pour toucher juste. Le reste, c’est du décor. Le cœur, lui, continue de battre très fort. Et dans l’Enterprise comme à Salem, c’est bien lui qui mène la danse.

Part.
Laisser Une Réponse