Gal Gadot traverse Londres à pied comme si sa vie en dépendait, et c’est bien le problème : dans The Runner, l’énergie déborde souvent là où le film manque d’idées. Amazon lui confie un thriller de poursuite urbaine qui coche les cases du parent prêt à tout pour sauver son enfant, ce sous-genre à la fois rentable, balisé et un peu usé jusqu’à la corde. On connaît la musique : un danger immédiat, une ville transformée en terrain de chasse, une héroïne qui passe en mode survie. Sauf qu’ici, la mécanique tourne à vide plus souvent qu’à son tour.

Le point de départ n’a rien d’absurde sur le plan industriel. Depuis des années, les plateformes raffolent de ces récits à haute tension, calibrés pour l’algorithme et pour le visionnage domestique en mode « encore un chapitre et on éteint » (on connaît tous ce mensonge). Le thriller de sauvetage familial a toujours eu ses beaux jours au box-office comme en streaming, parce qu’il repose sur une promesse simple, presque primitive : une course contre la montre, un danger lisible, un corps lancé dans l’espace. Londres, dans ce cadre, devient un décor idéal, à la fois iconique et labyrinthique, avec ses artères, ses ponts, ses couloirs de métro et ses foules qui avalent les silhouettes. Mais il faut plus qu’un bon terrain de jeu pour fabriquer du suspense ; il faut une mise en scène qui sache mordre.

Et c’est là que The Runner commence à boiter : ça cavale, ça s’agite, ça transpire, mais ça ne raconte pas grand-chose de vraiment mordant.

La course, oui. Le vertige, pas vraiment.

Le film s’inscrit dans une tradition très précise du cinéma d’action contemporain : celle de l’héroïne ou du héros ordinaire propulsé dans une situation extrême, avec un enfant à sauver et une ville entière à traverser. Ce n’est pas nouveau, et c’est même devenu une petite machine à fantasmes industrielle. On pense à des thrillers de survie où chaque pas compte, où le montage doit transformer la marche en sprint mental. Le problème, c’est que l’accumulation d’obstacles ne suffit pas à créer une vraie tension dramatique si le scénario se contente d’empiler les péripéties comme des plots sur le périphérique. À force de vouloir maintenir la pression, le film finit par donner l’impression de pédaler dans le vide. Le suspense, ici, ressemble à un cardio mal réglé.

Gal Gadot, elle, n’a pas besoin qu’on lui vende le concept de femme d’action. Depuis Wonder Woman en 2017, l’actrice a bâti une image de figure athlétique, droite, presque statuaire, que le cinéma d’action adore parce qu’elle impose immédiatement une présence. Le souci, c’est que cette image peut aussi devenir une prison : si le film ne lui offre ni faille, ni ambiguïté, ni vraie matière émotionnelle, elle reste une surface de projection. Une mère courage, oui, mais une mère surtout écrite pour courir, grimacer et serrer les dents. À ce stade, on ne demande pas de la psychanalyse de comptoir, juste un peu de chair. Sinon, on regarde une affiche en mouvement.

Londres en mode labyrinthe, ou le décor qui fait semblant de penser

En apparence, le choix de Londres est malin. La ville a ce mélange de monumental et de banal qui se prête très bien aux récits de fuite : une station de métro, un carrefour, un quai, une ruelle, et voilà un itinéraire qui peut devenir un piège. Le cinéma britannique a souvent su tirer parti de cette topographie pour faire de l’espace urbain un personnage à part entière. Ici, l’idée est bonne, mais le film semble surtout vouloir exploiter la carte postale anxiogène sans en tirer une véritable grammaire visuelle. On court beaucoup, on s’épuise un peu, et puis ? Rien qui retourne la table, rien qui fasse basculer le film du côté du grand thriller nerveux. Le décor fait le boulot, la mise en scène, elle, reste au vestiaire.

Affiche de The Runner
Affiche de The Runner

Ce genre de production a aussi un autre défaut bien connu : il confond vitesse et intensité. Or le cinéma d’action, le vrai, n’a jamais été une simple affaire de mouvement. Chez un Walter Hill, un John Frankenheimer ou même un cinéaste plus contemporain quand il est en forme, la course raconte quelque chose du personnage, de son rapport au monde, de sa solitude. Ici, la fuite semble surtout servir de moteur mécanique. On comprend l’urgence, mais on ne la ressent pas dans les tripes. Et sans cette sensation physique, le film perd sa raison d’être. On regarde des jambes, pas une tragédie.

Prime Video et la fabrique du “ça fera l’affaire”

Il faut aussi replacer The Runner dans la logique des plateformes, où l’objectif n’est plus forcément de signer un objet de cinéma mémorable, mais de produire un contenu efficace, immédiatement lisible, exportable sur tous les marchés, et surtout pas trop coûteux à l’échelle d’un studio. Le thriller urbain à budget contenu est une valeur sûre : peu de stars, un décor identifiable, une promesse claire, et une durée qui doit éviter l’embolie. Amazon, comme ses concurrents, sait très bien que ce type de programme peut remplir une fenêtre de diffusion sans exiger l’investissement d’un blockbuster à 200 millions de dollars. C’est rationnel, presque trop. Le souci, c’est qu’à force de rationaliser, on finit par fabriquer du tiède avec de l’adrénaline.

Ce qui manque ici, ce n’est pas seulement une idée de mise en scène plus tranchante. C’est une vraie lecture du matériau. Pourquoi cette mère ? Pourquoi cette ville ? Pourquoi ce corps-là, précisément, dans cette traversée ? Le film semble répondre à ces questions par des automatismes de scénario plutôt que par une vision. Et c’est souvent là que les thrillers de plateforme se trahissent : ils ont le rythme, la surface, la tension nominale, mais pas le petit supplément d’âme ou de cruauté qui les ferait décoller. À force de vouloir être énergique, The Runner oublie d’être nécessaire.

Reste Gal Gadot, qui continue d’occuper ce créneau très particulier de star d’action contemporaine, entre glamour, inertie et puissance supposée. Elle traverse le film comme on traverse une mauvaise journée : en serrant les dents, en avançant coûte que coûte, en espérant que la prochaine scène apportera enfin un peu d’air. Elle n’est pas le problème central du film. Elle en est plutôt le révélateur. Quand une actrice aussi immédiatement identifiable se retrouve à porter un récit aussi standardisé, on voit d’un coup les coutures, les ficelles, les automatismes. Et là, plus personne ne court vraiment. Le film sprinte, mais le cinéma, lui, reste sur le trottoir.

Alors oui, The Runner file à toute allure dans les rues de Londres. Mais entre deux virages, on cherche encore la raison de s’y accrocher. Et ça, pour un thriller, c’est quand même ballot.

Part.
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