Le BFI London Film Festival n’a pas juste dégainé une jolie affiche pour sa 70e édition : il a sorti le tapis rouge intellectuel, celui où les stars viennent parler cinéma au lieu de seulement le vendre. Avec Andrew Scott, Cynthia Erivo, Jesse Eisenberg, Sofia Coppola ou encore Ava DuVernay annoncés pour les Screen Talks, Londres confirme son petit talent pour transformer un festival en machine à prestige (et en thermomètre des saisons de prix, accessoirement).

Pour rappel, le BFI London Film Festival, lancé en 1957, a longtemps joué la carte du grand rendez-vous d’automne où l’on croise autant des cinéastes d’auteur que des mastodontes prêts à entrer dans la course aux récompenses. À l’heure où les festivals ne servent plus seulement à projeter des films mais à fabriquer de la désirabilité, ces conversations publiques deviennent presque des pièces maîtresses de la stratégie de lancement. On y parle carrière, méthode, héritage, parfois ego aussi, soyons honnêtes. Et quand la liste des invités commence à ressembler à un dîner d’Olympe, on comprend vite que le festival n’a pas l’intention de faire de la figuration. Le London Film Festival ne programme pas seulement des films : il orchestre sa propre légende.

Et cette année, la légende a des noms qui claquent.

Des Screen Talks qui sentent la saison des trophées

Le premier signal, c’est évidemment la présence d’Andrew Scott, devenu en quelques années l’un des visages les plus scrutés du cinéma et de la télévision britanniques, entre All of Us Strangers et Ripley. Son passage dans ce genre de rendez-vous n’a rien d’anodin : Scott appartient à cette catégorie d’acteurs capables de passer du trouble intime au magnétisme de star sans forcer le trait. Autrement dit, le genre de profil que les festivals adorent parce qu’il parle autant aux cinéphiles qu’aux jurys. Le garçon a le chic pour faire de la retenue un événement.

À ses côtés, Cynthia Erivo apporte une autre forme de gravité, plus spectaculaire, plus frontale aussi. L’actrice et chanteuse, déjà installée dans les radars des grandes cérémonies, incarne cette génération de têtes d’affiche capables d’embrasser le cinéma de studio, la performance musicale et le discours d’auteur sans se faire avaler par la machine. C’est précieux, parce qu’à Hollywood, on adore enfermer les artistes dans une case avant de leur reprocher de ne pas en sortir. Elle, au moins, a l’air de prendre la porte avec le sourire. Une présence qui sent la montée en puissance, pas le simple passage obligé.

Du côté des auteurs, ça ne fait pas semblant

La programmation ne se contente pas de stars en orbite. Ava DuVernay, Sofia Coppola et Brad Bird rappellent que le festival veut aussi faire entendre des signatures, pas seulement des visages. DuVernay, avec son travail sur les rapports entre histoire, représentation et pouvoir, donne au dispositif une densité politique que les festivals aiment exhiber quand ils veulent montrer qu’ils ne font pas que distribuer des petits fours. Coppola, elle, reste l’une des cinéastes les plus immédiatement identifiables du circuit international : une mise en scène de la mélancolie, des corps en suspension, du vide chic, bref un cinéma qui sait très bien ce qu’il fait de sa propre image. Quant à Brad Bird, son nom suffit à rappeler qu’un artisan de l’animation et du blockbuster peut aussi devenir un interlocuteur de premier plan dès qu’on parle de mise en scène pure. Le festival aligne donc des auteurs, pas des figurants de gala.

Ce mélange n’est pas juste décoratif. Il dit quelque chose de la manière dont les festivals de classe mondiale fonctionnent en 2026 : ils servent de sas entre l’exploitation en salles, les campagnes de prix et la circulation médiatique mondiale. Le long métrage n’y est plus seulement jugé pour sa valeur artistique immédiate ; il est placé dans un écosystème où l’entretien, la parole publique et la fabrication d’une aura comptent presque autant que la projection elle-même. On peut trouver ça un peu cynique, mais c’est aussi ce qui permet à certains films de survivre au bruit ambiant. Sans ce genre de vitrine, beaucoup d’œuvres seraient avalées par la bouillie promotionnelle des plateformes et des studios. Le festival devient alors une chambre d’écho, et parfois un dernier rempart.

Le prestige, cette vieille bête qui ne meurt jamais

À ce stade, il faut le dire franchement : le London Film Festival sait encore vendre du prestige sans avoir l’air de supplier qui que ce soit. C’est toute la différence avec les événements qui empilent les noms comme on remplit un panier de supermarché. Ici, le casting des Screen Talks raconte une hiérarchie, une ambition, une manière de dire que la parole des cinéastes vaut encore quelque chose dans un paysage saturé de contenus. Et ce n’est pas rien, surtout quand les plateformes ont passé les dernières années à brouiller les repères entre film, série, produit de catalogue et objet de communication. Le BFI, lui, continue de faire semblant que la conversation critique n’est pas morte. Et tant mieux.

Reste la question qui gratte un peu : ces rencontres servent-elles encore à éclairer les œuvres, ou surtout à consolider le petit théâtre des saisons de prix ? La réponse, comme souvent, tient dans l’entre-deux. Oui, le festival fabrique du récit autour des films. Oui, il participe à la mise en orbite de certains noms. Mais il offre aussi, parfois, un espace rare où un acteur comme Andrew Scott ou une cinéaste comme Sofia Coppola peut parler de travail, de forme, de désir de cinéma sans être immédiatement broyé par la promo. C’est déjà ça. Dans une industrie qui adore les slogans et méprise les nuances, on prend volontiers un peu de conversation bien tenue. À Londres, le cinéma ne se contente pas d’être montré : il se raconte encore un peu lui-même.

Et franchement, rien que pour ça, on garde l’oreille tendue. Parce qu’entre deux tapis rouges et trois stratégies de lancement, il reste parfois un vrai moment de cinéma. Le genre de petit miracle qui ne fait pas de bruit, mais qui tient encore debout.

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