Chez Laika, on n’a jamais eu peur de faire de l’animation avec des cernes sous les yeux. Avec Wildwood, le studio de Coraline et Kubo and the Two Strings pousse encore plus loin son goût du grand frisson en stop-motion, au point de sortir du couloir balisé par l’animation américaine grand public.
Pour situer le terrain, Laika n’est pas un petit atelier de bricoleurs attendris : depuis Coraline en 2009, le studio d’animation en volume fondé par Travis Knight s’est taillé une réputation de fer de lance pour un cinéma d’animation artisanal, gothique, parfois mélancolique, souvent plus inquiet que la moyenne hollywoodienne. Après Missing Link en 2019, soit plus de sept ans sans nouvelle production sortie en salles, Wildwood arrive comme un retour très attendu, et pas seulement parce que les bandes-annonces promettent des images à faire pâlir pas mal de concurrents. Le film adapte le roman de Colin Meloy et Carson Ellis, et suit Prue McKeel, une jeune fille lancée avec Curtis dans une forêt magique pour retrouver son frère enlevé. Dit comme ça, on pourrait croire à une aventure familiale de plus. Sauf que non : le projet a été confirmé avec une durée de 2 h 20 et une classification PG-13, deux données qui changent nettement la musique.
Et là, Laika ne joue plus dans la même cour que l’animation américaine standard : Wildwood prend le risque d’être trop long pour les automatismes du marché et trop sombre pour le ticket d’entrée des plus jeunes.
Deux heures vingt, ou comment casser le petit moule bien propre
En apparence, la durée n’est qu’un détail technique. En réalité, elle dit tout d’une stratégie. Avec 140 minutes au compteur, Wildwood rejoint Spider-Man: Across the Spider-Verse au rang des plus longs films d’animation en langue anglaise, et s’éloigne franchement du standard popularisé par Pixar, souvent calé sous les 120 minutes. Ce n’est pas un caprice de cinéaste en roue libre : c’est une déclaration d’intention. Travis Knight ne cherche pas à compresser son récit dans un format de parc d’attractions. Il veut de la respiration, du vertige, du temps pour installer la forêt, la menace, les silences, les pertes. Bref, du cinéma, pas juste un produit calibré à la minute près.
Ce choix a pourtant un coût très concret. Plus un long métrage occupe la grille, moins une salle peut multiplier les séances dans la journée. À l’échelle d’un multiplexe, ça peut faire la différence entre une exploitation confortable et une programmation un peu serrée. Et dans une industrie où chaque créneau compte, surtout pour un film d’animation qui n’a pas derrière lui la machine à fantasmes d’une franchise Disney ou d’un univers étendu Marvel, le pari n’a rien d’anodin. Laika préfère manifestement la densité à la rentabilité immédiate, ce qui est courageux, ou un peu têtu, selon l’humeur du comptable.

PG-13, le mot qui fait tousser les parents
Autre secousse : Wildwood devient le premier long métrage de Laika à décrocher une classification PG-13. Là encore, ce n’est pas un détail de bureau. La mention recouvre des éléments assez costauds pour un film d’animation grand public : violence fantastique marquée, images sanglantes, matière thématique lourde, sujets liés au suicide, nudité partielle brève et langage. On est loin du simple frisson bon enfant. Et c’est précisément ce qui rend Laika intéressante depuis ses débuts : le studio n’a jamais eu peur de parler aux enfants sans leur parler comme à des enfants de maternelle.
Cette orientation vers un public un peu plus âgé peut ouvrir des portes, notamment du côté des festivals, des cinéphiles et, soyons francs, de l’Académie des Oscars qui aime parfois récompenser les œuvres d’animation quand elles ont l’air d’avoir un peu souffert pour exister. Mais commercialement, le calcul est plus délicat. Un classement PG-13 peut refroidir une partie du public familial, surtout pour un film d’animation dont l’image de marque reste associée à une certaine idée du conte sombre. On ne parle pas d’un suicide industriel, loin de là, mais d’un déplacement de cible. Laika ne vise pas la sortie de classe ; elle vise le public qui accepte qu’un film d’animation puisse avoir des crocs.
Travis Knight, artisan en chef et stratège malgré lui
Il y a aussi quelque chose de très cohérent dans cette affaire. Travis Knight, à la fois réalisateur et patron de Laika, a toujours défendu une animation qui ne se contente pas d’être jolie. On l’a vu sur Kubo and the Two Strings : la beauté plastique y allait de pair avec une vraie gravité émotionnelle. Avec Wildwood, il semble prolonger cette ligne jusqu’au bout, en assumant un film plus ample, plus risqué, plus frontal. Le stop-motion, déjà coûteux et chronophage, devient ici le support d’un récit qui refuse la facilité. Ce n’est pas une simple démonstration de savoir-faire ; c’est une manière de dire que l’animation peut porter des fantômes, des blessures et des zones d’ombre sans perdre sa puissance d’enchantement.
Et c’est peut-être là que le film devient le plus intéressant, au-delà du seul cas d’école industriel. Wildwood parle d’un enfant disparu, d’une forêt mystérieuse, d’une quête initiatique. Autrement dit, il reprend les motifs du conte classique pour les faire basculer vers quelque chose de plus inquiétant, presque de plus adulte. Laika a toujours aimé ce point de bascule-là : l’instant où le merveilleux se met à grincer. Si le film tient ses promesses, on pourrait bien tenir un opus qui rappelle pourquoi le studio occupe une place à part dans le paysage américain. Pas parce qu’il copie les autres, justement parce qu’il s’obstine à ne pas leur ressembler. Et ça, dans une industrie qui adore les recettes, ça fait un bien fou.
Sortie annoncée en salles le 23 octobre 2026. D’ici là, on peut déjà parier que les discussions vont tourner autour de la même question : est-ce que le public suivra un film d’animation plus long, plus sombre et moins docile que la moyenne ? Ou est-ce que Laika, une fois encore, va prouver qu’il existe un marché pour les œuvres qui refusent de rentrer dans le moule ? À Hollywood, c’est souvent quand on sort les ciseaux que les choses deviennent intéressantes. Là, pour une fois, ils ont choisi la forêt.
Bande-annonce VF de Wildwood : La prophétie de la forêt
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




