Avant que le recyclage d’images ne devienne une petite industrie très propre sur elle, The Incredible Hulk a bricolé un épisode entier avec des morceaux de Duel, le téléfilm de Steven Spielberg sorti en 1971. Et là, on parle d’un vrai braquage de montage, pas d’un clin d’œil de cinéphile.
Pour comprendre l’affaire, il faut revenir à ce drôle de moment où la télévision américaine des années 1970 traite encore les images comme une matière première presque jetable. Steven Spielberg, lui, est déjà en train de sortir du lot. Après avoir fait ses armes sur des séries comme Night Gallery et Columbo, il signe Duel, d’abord pensé pour ABC avant de connaître une sortie en salles. Le film, modeste en apparence, devient vite un jalon : un homme sur la route, un camion menaçant, une mise en scène tendue comme un câble électrique. Budget serré, dispositif minimal, efficacité maximale. Le genre de petit miracle qui prouve qu’un réalisateur peut transformer une idée simple en machine à cauchemars. Et quand Hollywood découvre qu’un film peut être à la fois léger à produire et énorme à l’écran, il commence souvent par le piller.
Le cœur de l’histoire, c’est donc moins un simple emprunt qu’un symptôme : celui d’une époque où la télévision pioche dans le cinéma sans trop demander la permission, avant que Spielberg n’impose ses propres règles du jeu.
Camion volé, mémoire courte
En 1978, l’épisode Never Give a Trucker an Even Break de The Incredible Hulk est diffusé le 28 avril et s’appuie sur environ huit minutes d’images tirées de Duel, selon George Eckstein, producteur du film, cité par le New York Times en mai 1978. Ken Johnson, créateur de la série et scénariste de l’épisode, défend alors l’usage de ces plans comme du simple stock footage. Sauf qu’on voit bien la combine : l’épisode a été construit autour de ce matériau, pas l’inverse. On n’est pas dans la petite économie de moyens, on est dans l’architecture d’un épisode autour d’un autre film. Pas très élégant, mais très révélateur.
Le plus savoureux, c’est la justification avancée à l’époque, toujours rapportée par le New York Times : « la plupart du public ne se souviendrait pas d’un film vieux de sept ans ». Voilà. Toute une époque résumée en une phrase un peu condescendante, comme si le spectateur télé était amnésique par contrat. Or Spielberg, lui, appartient déjà à une génération qui considère l’histoire du cinéma comme un patrimoine vivant, pas comme un buffet froid. Le fossé est là : d’un côté, une industrie qui recycle sans état d’âme ; de l’autre, un cinéaste qui commence à faire de la mémoire un territoire de combat.
La revanche du jeune loup
Ce qui rend l’anecdote plus piquante encore, c’est que Spielberg avait dû batailler pour tourner Duel dans des conditions correctes. Le film était jugé difficile à tenir dans les délais et dans le budget par l’équipe de production, et il a fallu toute son organisation pour faire passer la chose. Autrement dit : les images étaient chèrement gagnées. Les voir réutilisées comme simple réserve à camion-courses dans une série télé, forcément, ça gratte un peu. On comprend qu’il ait eu envie de verrouiller la porte après coup.

Et il l’a fait. L’incident a contribué à l’apparition d’une clause contractuelle dans ses projets suivants chez Universal : plus question de cannibaliser ses films pour les recoller ailleurs. La formule qu’il aurait lâchée à l’époque, toujours rapportée par le New York Times, est assez délicieuse : « personne ne peut cannibaliser mes films et les régurgiter dans une autre série ». La métaphore est peu ragoûtante, mais elle a le mérite d’être claire. Spielberg comprend très tôt que dans l’ère des grands studios, la propriété des images est un rapport de force, pas une formalité administrative. Il ne protège pas seulement Duel : il protège l’idée qu’un film n’est pas un réservoir libre-service.
Universal, la machine et ses petits arrangements
Le contexte industriel compte énormément. Dans les années 1960, Universal fusionne avec MCA, puis renforce massivement sa branche télévision dans les décennies suivantes. Le groupe devient un fournisseur majeur de programmes pour les networks, avec une puissance de production qui lui permet aussi des pratiques de montage et d’adaptation parfois très discutables. Versions télévisées bricolées, scènes ajoutées, voix off plaquées, rééditions tordues : l’époque adore faire passer les films dans un hachoir pour les rendre compatibles avec la grille. Charmant, non ?
Dans ce décor, l’affaire Duel / The Incredible Hulk n’est pas une bizarrerie isolée, mais un moment de bascule. Le cinéma commence à reprendre de la valeur symbolique face à la télévision, et les jeunes cinéastes de la génération Spielberg, justement, arrivent avec une conscience aiguë de cette valeur. Ils aiment les films d’hier, ils les citent, ils les défendent, ils les collectionnent. Puis le home video arrive, les spectateurs revoient les œuvres, la mémoire se muscle, et le vieux réflexe du « personne ne s’en souviendra » prend un sérieux coup dans l’aile. Le cinéma cesse d’être un stock ; il devient une archive vivante, donc défendable.
Quand la petite série a réveillé le grand cinéma
On pourrait presque dire que cet épisode de The Incredible Hulk a eu un effet paradoxal : en voulant profiter d’un film encore perçu comme secondaire, il a contribué à rappeler que Spielberg était déjà en train de changer la hiérarchie entre cinéma et télévision. Duel reste aujourd’hui l’un de ses films les plus sous-estimés, précisément parce qu’il condense une idée de la mise en scène qui n’a rien de mineur. Un camion, une route, un visage, un hors-champ menaçant : il n’en faut pas plus pour fabriquer du suspense pur. Et si la série a cru pouvoir s’offrir cette intensité à bon compte, elle a surtout mis les doigts dans l’engrenage d’un futur demi-dieu d’Hollywood.
Depuis, les usages ont changé. Les studios savent que les spectateurs repèrent plus vite les emprunts, que les images circulent, que les films survivent à leur première diffusion. Ce qui passait pour du bricolage acceptable en 1978 ressemble aujourd’hui à une drôle de piraterie de bureau. Tant mieux, au fond : ça veut dire qu’on a cessé de traiter les films comme des pièces détachées. Et ça, pour une industrie qui adore recycler jusqu’à l’os, c’est presque une révolution.
Alors oui, un épisode de The Incredible Hulk a bien roulé sur Duel. Mais au lieu d’écraser Spielberg, l’histoire a surtout montré qu’il savait déjà, à ce moment-là, que ses images valaient plus qu’un simple passage en stock. Pas mal pour un type qu’on croyait encore en train de faire ses classes sur la bande d’arrêt d’urgence.
Bande-annonce VF de Duel
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




