En 2016, Hell or High Water n’a pas seulement remis le western au goût du jour : il a surtout transformé Taylor Sheridan en machine à scénarios, puis en patron de franchise. Dix ans après, on voit très bien que le film n’était pas un simple bon coup critique, mais le point de bascule d’une carrière qui a ensuite colonisé la télévision américaine.

À l’époque, Sheridan sort d’un parcours déjà un peu cabossé, entre carrière d’acteur et virage vers l’écriture. Le film, réalisé par David Mackenzie et porté par Chris Pine, Ben Foster et Jeff Bridges, arrive dans un moment où Hollywood adore recycler ses mythologies tout en jurant qu’il innove. Sauf que là, le recyclage a du nerf : un braquage, deux frères, des rangers, un Texas en crise, et cette sensation de poussière morale qui colle aux bottes. Le budget ? 12 millions de dollars, une broutille à l’échelle des studios, surtout quand on sait que le long métrage en rapporte environ 38 au box-office mondial. Pas de quoi faire trembler la comptabilité de Paramount, mais assez pour installer Sheridan dans le paysage avec une autorité qu’on ne lui contestera plus vraiment. Le film a gagné plus qu’un public : il a offert à son auteur un permis de construire.

Le plus intéressant, c’est que Hell or High Water ne joue jamais au western-musée. Il prend les codes du genre et les fait passer à la caisse du présent : banques prédatrices, ranch familial menacé, virilité en bout de course, justice à deux vitesses. On n’est pas dans la nostalgie du grand Ouest, on est dans sa version post-crise, celle où les héros ont des dettes et où les institutions sentent le rance. Voilà pourquoi le film a autant parlé aux critiques qu’au public : il a l’air classique, mais il mord là où ça fait mal. Et quand la saison des Oscars 2017 lui offre quatre nominations, dont meilleur film et meilleur scénario original, Sheridan cesse d’être “l’ancien acteur de Sons of Anarchy” pour devenir un nom qui compte. En clair : le gars a changé de costume, et Hollywood a changé de ton avec lui.

Le western en costard-cravate

Ce qui fait la force du film, c’est sa manière de faire cohabiter la mythologie américaine et l’économie contemporaine. Les frères interprétés par Chris Pine et Ben Foster braquent des banques comme on vide un compte en banque à l’ancienne, mais le vrai adversaire, c’est un système financier qui dévore les marges et les héritages. Sheridan écrit ça comme un casse, oui, mais aussi comme une tragédie sociale déguisée en film de genre. Le résultat tient du western sec, du polar rural et du film de routiers en colère. Pas besoin d’en faire des caisses : le décor parle, les silences pèsent, et Jeff Bridges, en ranger fatigué, apporte cette gravité de monstre sacré qui suffit à faire tenir le cadre.

Affiche de Comancheria
Affiche de Comancheria

On comprend alors pourquoi le film a autant compté dans la trajectoire de Sheridan. Il y a déjà là tout ce qu’on retrouvera ensuite dans Wind River, Sicario ou, plus tard, dans l’énorme machine Yellowstone : le territoire comme champ de bataille moral, les hommes comme animaux blessés, la loi comme fiction à moitié usée. Le néo-western n’est pas un décor chez Sheridan, c’est sa langue maternelle.

Du ranch au royaume

La suite, on la connaît : Yellowstone en 2018, puis l’empilement des séries dérivées, des préquelles et des extensions d’univers qui ont fait de Sheridan une sorte de roi du contenu premium. L’homme est devenu si précieux pour Paramount qu’il a fini par incarner, à lui seul, une partie de la valeur de la plateforme. C’est dire si Hell or High Water fait figure de pierre fondatrice. Sans ce film, pas de crédibilité critique à ce niveau-là, pas de capital symbolique aussi solide, et sans doute pas la même liberté pour négocier ensuite avec les grands groupes. Le cinéma l’a lancé, la télévision l’a couronné. Classique, presque cruel, mais terriblement efficace.

Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez savoureux dans le fait qu’un film aussi modeste en budget ait ouvert la voie à une carrière aussi massive. Pas de super-héros, pas de CGI tapageuse, pas de franchise préexistante à traire jusqu’à l’os : juste un scénario bien taillé, une mise en scène nerveuse de David Mackenzie et une écriture qui sait faire parler les paysages autant que les dialogues. C’est peut-être ça, le vrai luxe hollywoodien aujourd’hui : savoir fabriquer de l’IP avec du bois brut. Sheridan n’a pas seulement trouvé sa voie, il a trouvé la poule aux œufs d’or sans avoir besoin de lui coller des plumes en or massif.

Alors oui, dix ans après, Hell or High Water reste ce drôle d’objet : un film de braquage, un western moderne, un tremplin de carrière, et peut-être surtout le moment où Taylor Sheridan a cessé d’être un nom de générique pour devenir une marque. Pas la pire des métamorphoses, franchement. Et si le cinéma américain adore les origines mythiques, celle-ci a au moins le mérite d’être propre, sèche, et un peu poussiéreuse comme il faut.

Bande-annonce VF de Comancheria

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