Les années 70 ont été l’âge d’or du film qui mord, qui déborde, qui dérange. Aujourd’hui, entre budgets surveillés, comités de validation et peur panique du bad buzz, une bonne partie de ces opus passerait sans doute à la trappe avant même le premier clap.

Pour comprendre pourquoi cette décennie revient sans cesse quand on parle de cinéma “qu’on ne pourrait plus faire aujourd’hui”, il faut repartir du basculement industriel du début des seventies. Après l’effondrement du vieux système des studios et l’émergence du Nouvel Hollywood, les majors ont laissé entrer dans leurs murs des cinéastes plus libres, plus toxiques parfois, mais surtout moins dociles. Le box office américain de l’époque n’était pas encore gouverné par la logique du tout-franchise, du produit calibré et du test screening à la chaîne. On pouvait encore financer un film sale, lent, ambigu, avec un héros détestable ou une fin qui ne console personne. Le public suivait, ou pas. Et les studios, eh bien, prenaient le risque. Folie douce, diront les comptables d’aujourd’hui.

Le vrai sujet n’est donc pas seulement la “polémique” : c’est la disparition d’un écosystème où le risque artistique pouvait encore passer pour une stratégie commerciale.

La belle époque du malaise rentable

Dans la sélection évoquée par Slashfilm, on retrouve d’abord Deliverance (1972), The French Connection (1971), Taxi Driver (1976), Sorcerer (1977), Apocalypse Now (1979), A Clockwork Orange (1971) ou encore National Lampoon’s Animal House (1978). Rien que ce casting de titres dit déjà quelque chose : le cinéma américain de la décennie ne cherchait pas à rassurer, il cherchait à gratter là où ça fait mal. Violence sexuelle, corruption policière, dérive mentale, guerre, sadisme social, nihilisme adolescent : on était loin du petit confort narratif. Et c’est précisément pour ça que ces films existent encore dans les esprits.

Ce qui frappe, en relisant cette liste, c’est la variété des interdits d’hier. Deliverance met en scène une brutalité physique et morale que les studios actuels auraient du mal à défendre sans armure promotionnelle XXL. The French Connection repose sur un personnage central franchement infréquentable, ce fameux Popeye Doyle incarné par Gene Hackman, et sur une vision de la police qui n’a rien d’une carte postale républicaine. Taxi Driver, lui, épouse la dérive d’un vétéran insomniaque jusqu’à une forme d’extase malade, sans jamais lui offrir un vrai sas de décompression morale. Aujourd’hui, on demanderait presque à ces films de s’excuser d’exister. À l’époque, on les lançait dans l’arène et on regardait si le public mordait. C’était sale, parfois irresponsable, mais sacrément vivant.

Des studios moins peureux, des cinéastes plus fous

Le cas de William Friedkin est exemplaire. Avec The French Connection puis Sorcerer, il incarne ce moment où un réalisateur pouvait encore embarquer une major dans une aventure franchement périlleuse. Sorcerer, remake fiévreux de The Wages of Fear, a vu son budget initial de 2,5 millions de dollars grimper à plus de 22 millions selon les récits de production relayés par la presse spécialisée. Tournage en République dominicaine, maladies, accidents, explosions mal contrôlées : on n’était pas dans le tournage “compliqué”, on flirtait avec le sabotage industriel. Et pourtant, le film existe, massif, tendu, presque hanté par ses propres conditions de fabrication.

Le cas de Apocalypse Now est encore plus parlant. Francis Ford Coppola a fini par financer lui-même une partie du monstre, après que les grands studios eurent décliné l’affaire. Le film, tourné aux Philippines, a accumulé les catastrophes de plateau, au point de devenir une légende à lui tout seul. Martin Sheen victime d’une crise cardiaque, typhon destructeur, sets ravagés, production qui déraille : le mythe est connu, mais il dit surtout une chose simple. On tolérait alors qu’un film devienne un gouffre, parce qu’on croyait encore qu’un gouffre pouvait accoucher d’une œuvre majeure. Aujourd’hui, le même projet se ferait probablement découper en réunion avant même de sentir la boue.

Le héros n’est plus un problème, il est un produit

Autre bascule décisive : ces films acceptaient la complexité morale sans demander pardon. Travis Bickle dans Taxi Driver n’est pas un modèle, ni même un anti-héros sympathique. C’est un homme qui glisse vers l’extrémisme, la paranoïa et la violence, et le film de Martin Scorsese, sur un scénario de Paul Schrader, ne le “corrige” jamais pour nous faciliter la digestion. Même chose pour Alex dans A Clockwork Orange, figure de l’ultra-violence filmée avec une élégance glaciale par Stanley Kubrick. Le cinéma contemporain sait encore produire des personnages ambigus, bien sûr, mais il les encadre souvent de garde-fous, de contrepoints, de signaux de sécurité. Dans les seventies, on pouvait laisser le spectateur seul face au monstre. Pas très poli, mais diablement efficace.

Et puis il y a National Lampoon’s Animal House, autre symptôme d’une époque où la comédie pouvait se permettre une anarchie franchement douteuse. Le film de John Landis a ouvert la voie à une lignée entière de comédies de campus et de bandes de bras cassés, mais son rapport à l’ivresse, au bizutage et à l’irresponsabilité générale le rend aujourd’hui difficile à imaginer tel quel dans une grande machine hollywoodienne. Non pas parce qu’il serait “interdit” au sens administratif du terme, mais parce qu’il faudrait le lisser, le moraliser, le recadrer. Bref, lui couper les pattes. Et à ce compte-là, autant ne pas le faire. Le cinéma de studio a gardé les muscles, mais il a perdu une bonne partie de ses nerfs.

Le péché originel du cinéma propre

Ce que cette liste raconte, au fond, c’est moins la disparition de la provocation que celle de la confiance. Les majors actuelles investissent dans des franchises, des univers étendus, des suites, des reboots, des propriétés intellectuelles déjà rassurantes. On n’est plus dans la logique du pari, mais dans celle de la sécurisation. Le budget marketing pèse parfois autant que le budget de production, donc chaque décision créative doit désormais survivre à la terreur du rendement immédiat. Un film comme Deliverance, avec son atmosphère de cauchemar rural et son refus du confort, aurait du mal à passer cette grille. Un Taxi Driver sans filet, encore plus. Un Apocalypse Now livré à un cinéaste en roue libre ? Même pas en rêve.

Et pourtant, on continue de fantasmer ces œuvres précisément parce qu’elles ont laissé des cicatrices. Elles ne sont pas “impossibles” au sens absolu ; elles sont impossibles dans un système qui préfère l’optimisation au vertige. Ce n’est pas la morale qui a gagné, c’est la prudence. Nuance, tout de même. La morale aime bien se faire passer pour un tableur, c’est plus chic en réunion. Mais le cinéma, lui, a longtemps vécu de ses excès, de ses accidents, de ses erreurs grandioses. Quand Hollywood cessera d’avoir peur du chaos, on reparlera peut-être de films pareils. En attendant, il reste les années 70, ce joli musée des catastrophes rentables.

Et franchement, on ne va pas bouder notre plaisir : il y a des époques où le désordre a meilleur goût que la propreté.

Part.
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