Disney a voulu fabriquer un western en format blockbuster, avec budget de super-héros et ambitions de franchise. Résultat : un joli crash financier, mais aussi un paradoxe bien sale de comptable hollywoodien.

À l’échelle du box-office, le western n’a plus l’aura de ses grandes années, celles où John Ford, Howard Hawks ou Sergio Leone faisaient du désert un terrain de mythologie industrielle. Depuis les années 2000, le genre survit surtout par à-coups, souvent sur des budgets contenus, comme un vieux cheval qu’on sort du box-office pour une dernière galopade. Même quand il revient en force, il le fait par des détours : Yellowstone a remis le stetson dans la conversation télévisuelle, Django Unchained a prouvé qu’un western pouvait encore faire beaucoup d’argent, et True Grit a rappelé qu’un grand studio pouvait encore miser sur la poussière, à condition de ne pas confondre élégance et démesure. Sauf que Disney, en 2013, a choisi la version XXL. Mauvaise idée, ou plutôt idée à 250 millions de dollars de budget de production, sans compter le marketing. Le péché originel était là : vouloir faire d’un western un mastodonte de franchise.

Et c’est précisément ce grand écart entre l’ambition et la réalité qui transforme The Lone Ranger en cas d’école, pas juste en flop.

Le chapeau, le train et la facture

Sorti en 2013 et réalisé par Gore Verbinski, déjà fer de lance de la mécanique Pirates of the Caribbean, The Lone Ranger partait d’un matériau connu : le justicier masqué, son allié Tonto, et l’idée d’un grand récit d’aventure westernien capable de parler à un public mondial. Armie Hammer incarne le Lone Ranger, Johnny Depp campe Tonto, et Disney espère visiblement retrouver la poule aux œufs d’or en transposant au Far West la logique qui avait fait exploser la saga des pirates. Sauf que le western n’est pas un terrain de jeu comme les autres. Il aime les budgets raisonnables, les paysages qui respirent, les récits qui tiennent debout sans avoir besoin d’un arsenal de CGI pour justifier chaque plan. Là, on a eu l’inverse : un projet pensé comme un blockbuster d’été, avec l’arrogance des grandes machines et la fragilité d’un genre que le studio a voulu gonfler jusqu’à la rupture. À vouloir passer le flambeau à coups de millions, Disney a surtout tiré une balle dans le pied.

Le film a rapporté 260,5 millions de dollars dans le monde. Sur le papier, ça peut sembler honnête. Dans la vraie vie des studios, c’est une catastrophe. Quand un long métrage coûte aussi cher, il ne suffit pas de “rembourser” son budget en salles : il faut couvrir les frais de distribution, le marketing, les pourcentages reversés aux exploitants, et espérer que le reste suive. Autrement dit, pour commencer à respirer, The Lone Ranger aurait dû viser très haut, bien au-delà de ce qu’un western pouvait raisonnablement espérer en 2013. Le film n’a pas seulement déçu : il a confirmé qu’un western à 250 millions, c’est une idée qui sent la poudre et le suicide industriel.

Affiche de Lone Ranger, naissance d'un héros
Affiche de Lone Ranger, naissance d'un héros

Le genre qui fait moins le malin

Ce qui rend l’affaire encore plus savoureuse, c’est que The Lone Ranger reste malgré tout l’un des westerns les plus gros au box-office mondial, au point d’être classé troisième du genre derrière Django Unchained de Quentin Tarantino, qui a engrangé environ 425 millions de dollars, et Danse avec les loups de Kevin Costner, autour de 424 millions. Juste derrière, True Grit des frères Coen plafonne à 252 millions. On voit bien le problème : le western peut encore attirer, mais il ne joue pas dans la même cour que les franchises de super-héros, les dinosaures ou les sagas intergalactiques. C’est un genre de prestige, de circulation lente, de rentabilité plus modeste. Disney, lui, a voulu le traiter comme un véhicule à quatre roues motrices pour marché mondial. Forcément, ça a dérapé dans le sable. Le film est à la fois un flop et un sommet : la définition même du grand écart hollywoodien.

Ryan Scott, dans Slashfilm, rappelle que le film a été pensé comme une tentative de faire du western un événement massif, alors que le genre a rarement été un moteur de box-office au sens blockbuster du terme. Et Gore Verbinski lui-même, dans un entretien accordé à /Film en 2013, décrivait le casse-tête du développement des grosses productions, avec ces allers-retours permanents sur les coûts et les arbitrages imposés par les studios. Rien de très étonnant, au fond : Hollywood adore les paris absurdes tant qu’ils ressemblent à des certitudes sur PowerPoint. Là, on avait un film trop cher pour son genre, trop lourd pour sa promesse, trop ambitieux pour son propre squelette. Le western n’a pas besoin d’être minuscule, mais il déteste qu’on le maquille en machine de guerre.

Disney, l’Olympe et la glissade sur la poussière

Dans les années 2010, Disney s’est offert plusieurs grosses désillusions au box-office, et The Lone Ranger s’inscrit dans cette série de paris mal calibrés où le studio a cru pouvoir transformer n’importe quelle marque en locomotive mondiale. John Carter et Tomorrowland ont aussi laissé des traces, chacune à sa manière, dans cette période où les studios semblaient persuadés qu’un budget gonflé à l’hélium suffisait à fabriquer un événement. Sauf que non. Le public ne suit pas par réflexe, et les genres n’absorbent pas tous les mêmes excès. Le western, plus que d’autres, réclame une forme de mesure. C’est presque une question de morale industrielle. Quand on lui colle 250 millions sur le dos, il ne devient pas plus grand : il devient juste plus vulnérable.

Il y a quand même quelque chose d’assez beau, dans ce désastre-là, si on regarde le film à distance. Pas beau au sens “succès”, évidemment, mais beau comme symptôme. The Lone Ranger raconte l’obsession contemporaine des studios pour les propriétés reconnues, les relectures à gros budget, les tentatives de ressusciter des figures anciennes en les injectant dans le circuit du blockbuster. Le film a échoué commercialement, mais il a laissé une trace très nette : celle d’un moment où Hollywood croyait encore qu’on pouvait faire entrer le western dans une armure de blockbuster sans casser la selle. On connaît la suite, ou plutôt l’absence de suite. Le Far West n’a pas disparu des écrans ; il a juste refusé de se faire passer pour un Avengers avec des chevaux.

Et c’est peut-être là que le film devient le plus intéressant : non pas dans ce qu’il a gagné, mais dans ce qu’il a révélé. Le genre western peut encore produire des sommes impressionnantes, oui. Mais il ne supporte pas qu’on lui demande de jouer au titan. Disney a voulu lui mettre un costume trop grand. Le costume a craqué. Le cheval aussi, probablement. Et on a obtenu ce drôle d’objet : un échec industriel qui reste, malgré tout, un des plus gros westerns de l’histoire. Pas mal pour un film censé disparaître dans les archives poussiéreuses du studio, non ? Le vrai miracle, ici, c’est que le désastre ait encore l’allure d’un record.

Bande-annonce VF de Lone Ranger, naissance d'un héros

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