DC adore ressortir ses cadavres du placard, mais Absolute Batman #23 a l’élégance sadique de les faire tomber sur la tête du lecteur. Scott Snyder et Nick Dragotta ne se contentent pas de recycler la mort de Jason Todd : ils la déplacent, la déforment et la rendent encore plus venimeuse.

Pour comprendre le petit séisme, il faut revenir à la mécanique bien huilée des grandes maisons de comics américaines. Depuis les années 1980, DC a fait de Batman une machine à tragédies, un Olympe de la culpabilité où chaque allié finit tôt ou tard en variable d’ajustement. En 1988, Batman: A Death in the Family de Jim Starlin et Jim Aparo a transformé la mort de Jason Todd en événement éditorial, avec ce fameux vote par téléphone qui a laissé une trace bien plus sale que glorieuse dans l’histoire du médium. Le coup de génie marketing était aussi un péché originel : faire participer le public à l’exécution d’un Robin, ça fait parler, ça vend, et ça laisse un arrière-goût de cendre. Depuis, chaque retour de Jason, chaque variation sur Robin, chaque relecture de Gotham traîne cette casserole derrière elle.

Et c’est précisément là que Absolute Batman vient mettre le doigt dans la plaie. La série de Snyder, lancée dans la continuité alternative “Absolute”, pousse Bruce Wayne dans une version plus brutale, plus isolée, plus paranoïaque de son propre mythe. L’arc The Straw Man a déjà installé un Joker qui joue avec les attributs classiques du héros, tandis que Scarecrow et ses combines ont retourné Gotham contre Batman. Dans ce contexte, le meurtre de Tim Drake par Clayface, déguisé en Batman, ne relève pas du simple choc gratuit : c’est une opération de sabotage symbolique. On ne tue pas seulement un Robin, on assassine la confiance du public dans l’image même du Chevalier noir.

Le vieux coup de couteau, version 2.0

Le parallèle avec A Death in the Family saute aux yeux, et Snyder ne s’en cache pas vraiment. Dans le comic de 1988, Jason Todd mourait sous les coups du Joker, laissant Batman avec un corps, une faute et une légende devenue toxique. Ici, Absolute Batman rejoue le motif, mais en le déplaçant vers Tim Drake, le Robin souvent perçu comme le plus “aimable” du lot, celui que la fiction a longtemps vendu comme le cerveau calme, le garçon propre sur lui, le sidekick presque trop parfait. Le résultat est plus cruel qu’un simple hommage : c’est une perversion du souvenir. On ne revisite pas un classique, on le retourne comme un gant ensanglanté.

Ce qui rend l’affaire intéressante, c’est que Snyder travaille depuis longtemps cette obsession. Dans sa grande période sur Batman entre 2011 et 2016, il avait déjà signé Death of the Family, où le Joker cherchait à couper Bruce de ses alliés pour le laisser seul avec son obsession. Autrement dit, le scénariste n’a jamais cessé de tourner autour de la même idée : Batman n’est pas seulement un justicier, c’est un homme que ses proches rendent vulnérable, donc intéressant, donc tragique. Avec Absolute Batman, il pousse la logique plus loin encore, en transformant la mort d’un Robin en arme de propagande contre Bruce. C’est moins un meurtre qu’un message. Et quel message, franchement : Gotham ne veut pas seulement battre Batman, elle veut le salir.

Affiche de Absolute Batman
Affiche de Absolute Batman

Le public, ce juge un peu trop content de lui

Le détail du sondage de popularité entre les Robins, intégré dans l’épisode, est malin parce qu’il rappelle à quel point les comics de super-héros vivent aussi de la mesure permanente de l’affect. Qui est le préféré, qui est le plus bankable, qui a le plus de potentiel pour une série, un spin-off, une relance ? Le médium a toujours adoré faire semblant d’être pur alors qu’il fonctionne, comme Hollywood, à la poule aux œufs d’or. Dans ce théâtre-là, Tim Drake n’est pas seulement un personnage : il devient une donnée de marché, un visage que le lectorat classe, compare, consomme. Et Snyder, avec son sens du mauvais goût très contrôlé, transforme cette logique en piège narratif. Le vote du public n’est plus un gadget : c’est la matière même du drame.

Il y a aussi quelque chose de très méta dans la façon dont Absolute Batman convoque l’iconographie de la mort de Jason Todd. Le dessin de Batman tenant le corps de Tim renvoie à une image devenue quasi sacrée pour les lecteurs de comics, au point d’avoir été citée, recyclée, commentée pendant des décennies. Ce genre de reprise n’est jamais innocent. Il dit que DC sait très bien ce qu’elle manipule : une mémoire collective de fans, de polémiques, de traumatismes de papier glacé. Et tant pis si l’opération a parfois des airs de grand guignol éditorial. Après tout, Gotham n’a jamais été un endroit pour les gens raisonnables. C’est une ville où le deuil sert de moteur, et où le marketing a souvent les mains sales.

Batman, ce monstre sacré qui ne meurt jamais vraiment

Ce nouvel épisode dit enfin quelque chose de plus large sur la longévité de Batman dans la culture populaire. Le personnage a survécu à toutes les mutations possibles : pulp, série télé, film de Burton, cauchemar industriel des années Schumacher, renaissance sombre avec Nolan, puis reconfiguration permanente en franchise transmédiatique. À force, Batman est devenu moins un héros qu’un système d’exploitation. Chaque génération le réécrit selon ses angoisses, ses obsessions, ses lubies commerciales. Absolute Batman s’inscrit pile dans cette logique, mais avec une cruauté plus frontale que la moyenne. Snyder ne cherche pas à rassurer le lecteur ; il lui rappelle que la mythologie de Gotham repose sur des sacrifices répétés, et que les sidekicks sont souvent les premiers à payer l’addition. Le mythe tient debout parce qu’il a appris à marcher sur des tombes.

Et puis, soyons honnêtes, il y a dans cette relecture une petite jubilation malsaine. Pas parce qu’on se réjouit du sort des personnages, évidemment, mais parce que Absolute Batman ose réactiver une vieille blessure éditoriale sans la traiter comme un simple clin d’œil de collectionneur. Il en fait une arme dramatique, un outil de déstabilisation, un sale coup narratif qui colle à la peau. C’est précisément ce qu’on attend d’un bon comic de Batman quand il arrête de faire semblant d’être sage. Pas un exercice de respect muséal, mais une prise de risque qui gratte. Et là, Snyder sait très bien où appuyer. Gotham n’a pas besoin d’être aimable ; elle a besoin d’être dangereuse.

Reste une question, la seule qui vaille vraiment : quand DC ressort un traumatisme aussi célèbre, est-ce qu’elle le répare, ou est-ce qu’elle le rend simplement plus rentable ? La réponse, comme souvent chez Batman, se cache quelque part entre le deuil et la mise en rayon. Charmant programme.

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