Dans les années 70, Hollywood a transformé la paranoïa politique en machine à fantasmes, et Winter Kills pousse le bouchon jusqu’au bout du cauchemar. Avec Jeff Bridges en héritier paumé et John Huston en patriarche monumental, le film de William Richert ressemble à une conspiration qui aurait pris un mauvais virage dans un couloir de studio.

Pour comprendre pourquoi ce long métrage sorti en 1979 a gardé cette aura de drôle d’objet non identifié, il faut revenir à la décennie qui l’a vu naître. Les années 1970, c’est l’après-guerre du Vietnam, le séisme du Watergate, la démission de Richard Nixon en 1974, et un cinéma américain qui cesse de faire semblant de croire aux institutions. Le Nouvel Hollywood a ouvert les vannes, l’MPAA fraîchement réorganisée a desserré l’étau, et les studios ont laissé circuler des films plus acides, plus ambigus, plus méfiants envers le pouvoir. De The Parallax View à Three Days of the Condor, le thriller complotiste devient alors un terrain de jeu idéal pour les cinéastes qui veulent mêler film noir, espionnage et vertige politique. Dans ce décor-là, Winter Kills n’est pas juste un film de plus : c’est la version qui a décidé de regarder le système dans les yeux en ricanant.

Adapté du roman de Richard Condon paru en 1974, le film s’inscrit dans une lignée déjà bien chargée en sous-entendus. Condon n’était pas un petit nouveau dans le genre : on lui doit aussi The Manchurian Candidate, autre monument de la suspicion institutionnelle. Ici, l’ombre portée de l’assassinat de John F. Kennedy plane partout, sans jamais se réduire à un simple jeu de piste. On est dans l’allégorie, dans la satire, dans le faux sérieux qui finit par dire plus de choses que les grands discours. Et puis il y a la production, ce délicieux chaos qui donne au film une épaisseur presque mythologique : tournage commencé en 1977, interruption prolongée, financement à bricoler, film terminé dans la douleur. À Hollywood, quand un projet survit à ses propres coulisses, ça sent souvent le chef-d’œuvre bancal. Ou le désastre chic. Ici, c’est un peu les deux, et c’est bien pour ça qu’on y revient.

Le vrai plaisir de Winter Kills, c’est qu’il transforme son casting en champ de ruines aristocratique.

Jeff Bridges, héritier en état de choc

En 1979, Jeff Bridges n’est pas encore le Dude, évidemment, mais il a déjà cette gueule de garçon américain trop beau pour être honnête, trop doux pour le pouvoir, trop curieux pour rester tranquille. Après The Last Picture Show en 1971, il traîne une image de jeune homme à la fois lumineux et un peu perdu, ce qui rend son Nick Kegan particulièrement juste. Le personnage hérite d’une dynastie politique et découvre que la famille, cette belle machine à mensonges, cache peut-être un cadavre ou deux dans le placard. Bridges joue ça sans forcer, avec une sorte d’étonnement permanent qui fait tout le sel du rôle. On voit déjà poindre ce qu’il deviendra plus tard dans Cutter’s Way, Against All Odds ou Jagged Edge : un acteur capable d’absorber le chaos sans jamais perdre son centre de gravité. Il n’interprète pas un héros, il joue un type qui comprend trop tard qu’il est entré dans une pièce où tout le monde ment.

Affiche de Qui a tué le président ?
Affiche de Qui a tué le président ?

John Huston, le patriarche qui a tout vu

Face à lui, John Huston fait du Huston, et c’est évidemment un bonheur. Le cinéaste de The Maltese Falcon, The Treasure of the Sierra Madre ou The African Queen avait déjà une carrière d’acteur parallèle qui relevait presque du gag de luxe : voix de basse, port de monarque fatigué, présence de monstre sacré qui semble toujours savoir quelque chose que les autres ignorent. Dans Winter Kills, il incarne Pa Kegan avec une autorité vénéneuse et une ironie presque grasse, comme s’il passait sans prévenir du film noir à la farce noire. Ce n’est pas un simple rôle de père inquiétant ; c’est une concentration de tout ce que Huston aimait jouer à l’écran, entre puissance, corruption et élégance de vieux renard. D’ailleurs, le bonhomme retrouvera Richard Condon quelques années plus tard pour Prizzi’s Honor en 1985. Quand un acteur-réalisateur choisit deux fois le même auteur, on peut parler d’affinité élective. Ou de goût très sûr pour les histoires où personne n’est propre.

Le bal des cadavres en smoking

Autour de Bridges et Huston, Winter Kills aligne une distribution qui ressemble à une réunion de famille ayant mal tourné : Elizabeth Taylor, Anthony Perkins, Eli Wallach, Sterling Hayden, Toshiro Mifune, Ralph Meeker, Tomas Milian, Belinda Bauer, Joe Spinell… On a presque l’impression que William Richert a voulu faire entrer tout le panthéon du cinéma dans la même pièce, histoire de voir qui ressortirait vivant. Cette accumulation n’a rien d’un simple argument de prestige ; elle participe du vertige général. Chaque apparition ajoute une strate de bizarrerie, chaque visage connu renforce l’idée que le pouvoir est une mascarade tenue par des gens qui jouent à être sérieux. Et là, le film trouve son ton : moins écrasant que The Parallax View, moins glaçant que Three Days of the Condor, mais plus loufoque, plus instable, presque kubrickien dans sa manière de faire dérailler le réel. Le complot, ici, n’a pas la froideur d’un dossier classé ; il a la gueule d’une mauvaise blague qui a pris le contrôle de la pièce.

Une farce noire, pas un prêche

Ce qui distingue Winter Kills de ses cousins paranoïaques, c’est précisément son refus de l’emphase. Là où beaucoup de thrillers politiques des années 70 s’enferment dans la gravité, Richert laisse entrer l’absurde, le grotesque, le presque burlesque. Le film ne cherche pas à livrer une vérité définitive sur le meurtre de Kennedy ou sur les coulisses du pouvoir ; il préfère montrer à quel point toute quête de vérité dans ce type de système finit par rencontrer des impostures, des doubles fonds et des types trop bien habillés pour être honnêtes. On est dans une logique de miroir déformant, pas dans le tribunal. Et c’est probablement ce qui le rend si singulier : il capte à la fois l’indignation et le ridicule, la colère et la farce, sans jamais choisir un camp confortable. Bref, Winter Kills n’est pas un film qui explique le complot ; c’est un film qui le met en scène comme un mauvais rêve collectif.

À l’arrivée, on tient un objet rare : un thriller politique qui ne se contente pas de suer la méfiance, mais qui la transforme en comédie noire de haute tenue. Pas étonnant qu’on continue d’y revenir, surtout quand le cinéma américain aime à nouveau recycler ses vieux démons en franchise bien propre sur elle. Winter Kills, lui, garde les mains sales. Et franchement, ça lui va très bien.

Part.
Laisser Une Réponse