Vingt-cinq ans après sa sortie, Ghosts of Mars reste moins un film qu’un point de bascule : le moment où John Carpenter, roi du cauchemar en scope, s’est retrouvé rattrapé par une machine hollywoodienne qui ne pardonne rien. Et quand on parle d’un cinéaste qui a signé Halloween, The Thing ou New York 1997, le mot “accident” prend une drôle de gueule.
Pour rappeler le décor, Ghosts of Mars débarque en 2001 avec un budget de production annoncé à 28 millions de dollars. Pas un budget de titan à la Marvel avant l’heure, mais déjà de quoi donner à Carpenter un terrain de jeu plus large que celui de ses classiques des années 70 et 80, tournés avec des moyens autrement plus modestes. Le film réunit Jason Statham, Natasha Henstridge, Pam Grier et Ice Cube, et embarque son petit monde sur Mars, dans un futur où une civilisation martienne réveille des guerriers qui squattent les corps humains. Sur le papier, ça sent le gros délire pulp, le western spatial et la série B qui se prend pour un opéra de sabre laser (ce qui, chez Carpenter, n’est jamais complètement idiot). Sauf que la réception a été brutale : 23 % d’avis favorables sur Rotten Tomatoes, un démarrage à 3,8 millions de dollars aux États-Unis, une neuvième place au box-office du week-end, et au bout du compte 14 millions de dollars de recettes mondiales. Autant dire que la poule aux œufs d’or n’a pas pondu grand-chose.
Le vrai sujet, pourtant, n’est pas seulement le naufrage commercial : c’est la manière dont ce flop a figé la fin d’une trajectoire déjà cabossée.
Quand Mars fait de l’ombre à l’Olympe
En apparence, Ghosts of Mars ressemble à un Carpenter de plus : un principe simple, une menace qui contamine le groupe, une poignée de survivants, et cette manière très sèche de filmer la survie comme un sport de combat. Mais le film arrive à un moment où le cinéma de genre américain a changé de vitesse. En 2001, le box-office est dominé par des franchises déjà bien installées, par des suites qui carburent à la reconnaissance immédiate, et par une logique de marché où le public ne vient plus seulement voir un film, mais acheter un rendez-vous avec une marque. Ce weekend-là, American Pie 2 tient encore le haut du pavé, Rush Hour 2 résiste, et Jay and Silent Bob Strike Back fait mieux que le film de Carpenter. Le contraste est violent : d’un côté, des machines à fantasmes calibrées pour l’exploitation en salles ; de l’autre, un cinéaste culte qui tente encore de faire passer une vision personnelle dans un système devenu beaucoup moins permissif.
Il faut aussi dire un mot de la rumeur persistante autour de Snake Plissken. Pendant des années, on a fantasmé sur un retour du héros de New York 1997 et Los Angeles 2013, comme si Ghosts of Mars devait être un brouillon déguisé de Escape from Earth. Carpenter a fini par démentir cette lecture. Dommage pour les amateurs de mythologie bricolée, mais ça dit quelque chose de plus intéressant : on voulait absolument voir en lui le gardien d’un univers étendu avant l’heure, alors qu’il était surtout en train de forcer une porte qui grinçait déjà. Le film n’est pas seulement un échec : c’est un avertissement.

Le budget, ce vieux traître
Avec ses 28 millions de dollars, Ghosts of Mars coûte plus cher que beaucoup des films qui ont bâti la légende de Carpenter. Et c’est là que le piège se referme. Quand un auteur habitué à la débrouille reçoit davantage d’argent, il ne gagne pas forcément de liberté ; il gagne parfois des attentes, des compromis, des obligations de rendement. Le film garde bien quelques éclats de mise en scène, des cadrages qui claquent, une brutalité de ton, un goût pour les silhouettes perdues dans des décors hostiles. Mais l’ensemble donne souvent l’impression d’un moteur qui tourne à vide, comme si le cinéaste s’amusait encore avec ses jouets sans retrouver l’étincelle qui transformait ses films en cauchemars collectifs.
Le plus cruel, c’est que le verdict commercial a pesé bien au-delà de la simple carrière d’un long métrage. Carpenter ne revient pas derrière la caméra avant The Ward en 2010, soit près de neuf ans plus tard. Entre-temps, il se tourne vers la télévision, les projets plus modestes, puis la musique, où il trouve un autre espace de respiration. Dans un entretien cité par The Flashback Files, il expliquait avoir eu besoin de s’arrêter après des années de travail. Rien de romantique là-dedans : juste l’usure, le burn-out, et peut-être la sensation qu’Hollywood n’avait plus grand-chose à lui offrir sans lui demander de se plier à une logique qui n’était pas la sienne.
Le retour qui n’en était pas un
The Ward n’a pas remis les pendules à l’heure. Le film a connu un accueil tiède et n’a pas relancé la machine. On y croise une jeune Sydney Sweeney dans un petit rôle, ainsi qu’Amber Heard à ses débuts, mais l’essentiel est ailleurs : Carpenter n’a jamais vraiment retrouvé la place centrale qu’il occupait dans l’imaginaire des cinéphiles. Il a continué à exister comme monstre sacré, comme demi-dieu du genre, comme référence absolue pour toute une génération de réalisateurs, mais plus comme artisan actif du grand écran. Et c’est peut-être là que Ghosts of Mars devient plus intéressant que sa réputation ne le laisse croire : le film marque le moment où un cinéaste majeur comprend que le système peut encore l’inviter, mais plus forcément le soutenir.
En 2023, Carpenter disait à Variety qu’il restait ouvert à la mise en scène, à condition que le budget soit honnête et le temps suffisant. La phrase a quelque chose de très beau, parce qu’elle résume toute une éthique : pas de grand retour en fanfare, pas de posture de revenant, juste l’exigence d’un espace de travail digne. Et franchement, on ne peut pas lui donner tort. Le cinéma de Carpenter n’a jamais demandé la lune, seulement un peu de place pour respirer.
Alors oui, Ghosts of Mars reste un faux pas, un film mal aimé, parfois injustement réduit à son échec. Mais il raconte aussi la fin d’une époque où un auteur pouvait encore espérer se battre, à armes inégales, contre les logiques de franchise et de rentabilité. Aujourd’hui, on regarde ce naufrage avec une tendresse un peu amère : celle qu’on réserve aux grands films ratés, aux belles idées qui déraillent, aux carrières qui bifurquent. Et si Mars a bien une chose à nous apprendre, c’est que même les maîtres du genre finissent parfois par lever le pied. Pas par faiblesse. Par lassitude. Et ça, mine de rien, c’est déjà tout un film.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




