Et si l’Histoire avait bifurqué d’un millimètre ? C’est le genre de question qui fait tourner les scénaristes en bourrique et les cinéphiles en terrain miné, parce qu’une uchronie bien fichue ne parle jamais seulement du passé : elle vise toujours le présent, en plein plexus.

Le cinéma adore ces récits de déviation, ces mondes où un détail a tout fait dérailler. On y croise des présidents qui ne tombent pas, des guerres qui tournent autrement, des zombies domestiqués ou des vampires planqués dans les marges du pouvoir. Le principe est vieux comme le roman spéculatif, mais il a trouvé au cinéma une machine à fantasmes idéale : en 90 minutes ou deux heures, on peut reconfigurer un siècle entier, faire sauter les évidences et regarder ce qu’il reste quand on retire la version officielle. Dans les années 1980, 1990, 2000 et 2010, plusieurs films ont tenté le coup avec plus ou moins de budget, plus ou moins de sérieux, mais avec une vraie idée derrière la tête. Et certains, malgré leur statut de curiosités, ont gardé une sacrée tenue. Leur force, ce n’est pas d’avoir “bien vieilli” : c’est d’avoir tapé juste dès le départ.

Dans ces cinq films, l’histoire alternative n’est pas un gadget de geek, c’est une loupe politique, une blague noire ou un miroir sale tendu à l’Amérique.

Quand la révolution passe au montage serré

Sorti en 1983, Born in Flames de Lizzie Borden appartient à cette catégorie rare de films qui ne demandent aucune permission. Le récit imagine une Amérique où une révolution socialiste-démocrate a eu lieu dix ans plus tôt, sans pour autant régler quoi que ce soit : les femmes dominent l’espace public, mais la violence, la récupération politique et les luttes internes continuent de pourrir le tableau. On suit notamment deux animatrices de radios militantes, Honey et Isabel, prises entre activisme de terrain et guerre des discours. Le film n’a rien d’un exercice de style poli ; c’est un manifeste fiévreux, queer, frontal, qui mélange cinéma d’intervention, fiction politique et rage de vivre.

Ce qui le rend encore si vif, c’est que l’uchronie ne sert pas à fuir le réel mais à l’attaquer de biais. Borden filme un monde où la victoire symbolique de la gauche n’a pas fait disparaître le patriarcat, et où le pouvoir sait très bien recycler ses réflexes réactionnaires. On est loin du petit délire décoratif : Born in Flames reste une gifle parce qu’il comprend que les structures de domination savent survivre à leurs propres défaites. Autrement dit : changer le décor ne suffit jamais si les rapports de force restent les mêmes.

Watergate en chaussettes fluo

Avec Dick en 1999, Andrew Fleming prend un des épisodes les plus disséqués de la politique américaine et le transforme en teen movie loufoque. Michelle Williams et Kirsten Dunst y incarnent deux adolescentes un peu à côté de leurs pompes, Arlene et Betsy, qui se retrouvent mêlées au scandale du Watergate sans comprendre grand-chose à ce qui leur tombe dessus. Le film repose sur un principe délicieux : faire comme si deux gamines candides avaient été les vraies petites mains de l’affaire qui a fait tomber Richard Nixon. Dan Hedaya, en Nixon, y est formidable de glissade morale, et le casting secondaire aligne des figures comiques très bien choisies, de Will Ferrell à Harry Shearer.

Le gag, ici, tient à la collision entre l’énormité historique et l’innocence totale des héroïnes. Le film suppose que la culture pop des années 1990 pouvait encore jouer avec Watergate comme avec un code partagé, un peu comme un vieux secret de famille que tout le monde croit connaître. Sauf que Dick ne se contente pas du clin d’œil : il fabrique une version parallèle où l’absurde devient moteur de l’Histoire. Et ça, franchement, ça a encore de la tenue. Le pouvoir, chez Fleming, ressemble à une farce, et la farce finit par ressembler au pouvoir.

Le Sud a gagné ? Charmant cauchemar

En 2004, Kevin Willmott sort C.S.A.: The Confederate States of America, faux documentaire présenté comme un programme historique à la manière de Ken Burns. Le film imagine un monde où la Confédération a remporté la guerre de Sécession grâce à l’aide de la Grande-Bretagne et de la France, avant de bâtir une nation esclavagiste, raciste et expansionniste. Le dispositif est redoutable : le ton est celui d’un documentaire patrimonial bien peigné, mais le contenu décrit une horreur institutionnalisée, banalisée, administrée avec le sourire. C’est précisément ce décalage qui fait mal.

Dans cette fiction, les figures historiques et politiques continuent d’exister, mais sous des formes déformées, comme si l’Histoire réelle avait été pliée pour servir une idéologie encore plus sale. Le film ne cherche pas le twist pour le twist ; il démonte la mythologie sudiste et rappelle ce que la guerre de Sécession a vraiment engagé. En 2004 déjà, la charge était claire. En 2026, elle n’a pas pris une ride, ce qui n’est pas franchement une bonne nouvelle pour l’humanité. Quand l’uchronie devient un faux documentaire, le mensonge a soudain l’air beaucoup trop familier.

Le zombie, ce voisin de palier

Avec Fido en 2006, Andrew Currie prend une idée de série B et la tord avec assez d’intelligence pour en faire une satire sociale très propre sur elle. Ici, la guerre contre les morts-vivants a déjà été gagnée, et les zombies sont maintenus en laisse grâce à des colliers de contrôle. Ils servent de domestiques, de jardiniers, de main-d’œuvre docile dans une banlieue des années 1950 qui sent le vernis, le gazon tondu et le mensonge tranquille. Le petit Timmy se lie d’amitié avec Fido, zombie domestique joué par Billy Connolly, tandis que le film observe, sous ses dehors de comédie macabre, la mécanique bien huilée de la normalisation.

Le coup de force de Fido, c’est de rendre visible l’horreur cachée sous le rêve pavillonnaire. La banlieue américaine y devient une vitrine de la conformité, avec son lot de hiérarchies, de peurs et de violence polie. Le zombie n’est plus seulement une créature de l’apocalypse : il devient l’emblème d’un système qui transforme l’autre en service à domicile. Pas besoin d’en faire des caisses, le film comprend déjà tout. Sous les clôtures blanches, il y avait toujours un cadavre qui attendait son tour.

Abe contre les crocs, version blockbuster sous acide

En 2012, Abraham Lincoln: Vampire Hunter de Timur Bekmambetov pousse le concept d’uchronie vers le grand spectacle pop, celui qui ne s’excuse pas d’être idiot en apparence pour mieux faire circuler ses idées tordues. Adapté du roman de Seth Grahame-Smith, le film imagine que Lincoln, pendant sa carrière politique, mène aussi une guerre secrète contre des vampires, avec Benjamin Walker dans le rôle-titre, Mary Elizabeth Winstead en Mary Todd Lincoln et Dominic Cooper en mentor surnaturel. Le tout mélange figures historiques, action au sabre, mythologie vampirique et reconstitution de la montée en puissance de Lincoln.

Le film n’a évidemment pas la densité politique de Born in Flames ni la sécheresse conceptuelle de C.S.A., mais il a un mérite : il assume jusqu’au bout son statut de mash-up. À l’époque, ce genre de relecture ironique des grands récits nationaux collait parfaitement à l’air du temps, entre culture internet, parodie érudite et blockbuster qui veut faire le malin. Aujourd’hui, le film semble presque plus étrange qu’à sa sortie, comme si sa folie bricolée avait été avalée par la machine à franchises. Et pourtant, il tient encore par son aplomb. Quand un président coupe des vampires en deux, on comprend vite que la mythologie américaine adore se déguiser pour ne pas se regarder en face.

Ce qui relie ces cinq films, au fond, ce n’est pas seulement leur goût du “et si”. C’est leur manière de comprendre que l’histoire officielle est toujours une mise en scène, un récit de pouvoir, une version montée pour paraître inévitable. L’uchronie, au cinéma, sert alors à déverrouiller le décor, à faire apparaître les coutures, à montrer que le passé n’a jamais été aussi stable qu’on le raconte. Et quand un film y arrive, même avec des zombies en laisse ou Abraham Lincoln en chasseur de vampires, on ne regarde plus le même monde en sortant de la salle. C’est là que l’exercice devient vraiment intéressant : quand la fantaisie gratte plus fort que le réalisme.

Part.
Laisser Une Réponse