Avec House of Criticism, on ne regarde pas seulement deux critiques d’art se chamailler gentiment dans leur salon new-yorkais : on observe aussi un vieux fantasme de cinéma, celui du couple qui vit de mots, de jugement et de petites piques bien senties. Le film s’intéresse à Jerry Saltz et Roberta Smith, deux figures majeures de la critique d’art américaine, mariés dans la vraie vie, et transforme leur quotidien en matière première. C’est à la fois délicat, parfois vachard, et plutôt malin, parce que le documentaire sait très bien que filmer des gens dont le métier consiste à démonter les œuvres des autres, c’est déjà une petite mise en abyme qui sent bon la poudre.
Pour situer un peu le terrain, Jerry Saltz a longtemps été l’une des plumes les plus identifiables du New York magazine, tandis que Roberta Smith a imposé pendant des décennies son autorité critique au New York Times. Deux monstres sacrés, donc, mais pas au sens compassé du terme : plutôt deux cerveaux affûtés, deux tempéraments, deux façons de regarder le monde, et forcément deux manières de s’étriper sur la forme d’une phrase ou la valeur d’une exposition. Le film joue là-dessus avec une gourmandise certaine, parce qu’il sait que le vrai spectacle n’est pas seulement dans les musées, mais dans la cuisine, les silences, les souvenirs, les habitudes de couple. Le grand sujet, au fond, ce n’est pas l’art : c’est la cohabitation de deux juges dans le même appartement.
Et c’est là que House of Criticism devient plus intéressant qu’un simple portrait mondain : il filme une profession en train de disparaître de l’imaginaire populaire tout en la rendant soudain très humaine.
Deux plumes, un lit, et quelques éclats de verre
Le documentaire ne cherche pas à fabriquer un mythe lisse. Il préfère la friction, les aspérités, les petites tensions qui disent beaucoup plus qu’un discours sur la vocation. Dans une époque où la critique culturelle se fait souvent avaler par la promo, les algorithmes et les avis à la chaîne, voir deux gens dont le métier consiste précisément à hiérarchiser, contester, défendre ou démolir a quelque chose de presque archaïque. Et donc de précieux. On les écoute parler d’art comme on écouterait deux vieux boxeurs commenter la boxe : avec la mémoire des coups, le goût du détail et une certaine fatigue élégante.
Le film tire aussi sa force de ce que le couple raconte malgré lui sur la critique elle-même. Saltz et Smith ne sont pas là pour jouer les sages. Ils incarnent une époque où la critique avait encore du poids, où une signature pouvait faire trembler un vernissage ou relancer la cote d’un artiste. Aujourd’hui, la machine culturelle s’est déplacée vers la vitesse, la réaction et le consensus mou. Alors forcément, voir deux critiques seniors, mariés, brillants, parfois tendres, parfois cassants, ça a quelque chose de presque subversif. Ils ne vendent rien, ils jugent. Et rien que ça, dans le climat actuel, c’est déjà un acte de résistance.
Le salon comme ring, le musée comme prétexte
Le meilleur dans ce genre de documentaire, c’est quand il comprend que l’intime n’est jamais juste intime. Ici, le couple devient un dispositif critique à part entière. Le film ne se contente pas de capter des confidences ; il montre comment deux sensibilités s’observent, se corrigent, se provoquent. Ce n’est pas un portrait à la gomme, c’est un duel en sourdine. Et comme souvent chez les bons documentaristes, la mise en scène sait se faire discrète sans devenir plate : on laisse respirer les visages, les pauses, les hésitations, les gestes qui trahissent plus que les mots.
Il y a aussi une petite joie méta à voir un film sur des critiques d’art adopter lui-même une forme de critique du regard. Que vaut une œuvre ? Qui décide ? Pourquoi certains noms restent et d’autres s’évaporent ? Ces questions, le documentaire les laisse flotter sans les transformer en dissertation. Tant mieux. On n’a pas besoin d’un séminaire de master 2, on a besoin d’un film qui sache que la culture est aussi un terrain de pouvoir, de vanité et de désir. Autrement dit : l’art, oui, mais avec les griffes.
Pas des saints, pas des statues, juste des vivants
Ce qui touche dans House of Criticism, c’est qu’il refuse de sanctifier ses sujets. Saltz et Smith restent des êtres de chair, de contradiction, de mémoire. Le film les regarde avec affection, mais sans les transformer en bibelots intellectuels. C’est là que le titre prend tout son sel : la critique n’est pas seulement une activité professionnelle, c’est aussi une manière d’habiter le monde, parfois au prix de quelques dégâts collatéraux. Et quand deux personnes qui ont passé leur vie à évaluer les œuvres des autres se retrouvent filmées dans leur propre intimité, la caméra ne peut pas tricher bien longtemps.
On ressort avec l’impression d’avoir vu moins un documentaire sur l’art qu’un film sur la conversation, cette espèce en voie de raréfaction. Et puis, entre nous, voir deux critiques se débattre avec leur propre image, c’est un petit plaisir de cinéphile pas très avouable, mais franchement délicieux. La critique adore juger les autres ; la voir se faire regarder à son tour, c’est là que ça devient vraiment amusant.
Au fond, House of Criticism rappelle une chose simple : les meilleurs portraits ne sont pas ceux qui figent leurs sujets sur un piédestal, mais ceux qui les laissent respirer, rater, aimer, contredire. Et ça, dans le cinéma documentaire, c’est déjà beaucoup. Le reste, comme dirait notre chère rédaction quand elle a vidé trois cafés, c’est du vernis.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




