Bob Odenkirk en justicier fatigué, Ben Wheatley aux commandes, et une petite ville du Minnesota qui sent le piège à plein nez : Normal prend le chemin du film d’action déglingué, mais avec un vrai sale petit goût de satire. Sorti en 2026 et disponible sur HBO Max depuis le 14 août, le long métrage s’inscrit dans la seconde vie musclée d’un acteur qu’on n’attendait pas forcément là, mais qui a fini par faire de ce virage un terrain de jeu plutôt malin.

Pour situer le bordel, il faut revenir à Nobody en 2021. Le film de Ilya Naishuller, écrit par Derek Kolstad et produit par David Leitch via 87North, avait déjà transformé Bob Odenkirk en anti-héros de baston, avec ce mélange de père de famille sous-estimé et de machine à casser des mâchoires. Le pari n’était pas idiot, mais il reposait sur un ressort très identifié : l’homme ordinaire qui cache un passé de tueur. Avec Normal, Kolstad et Odenkirk reprennent la route, sauf que le moteur change. On quitte le fantasme du voisin discret pour un sheriff intérimaire qui débarque dans une bourgade trop lisse, trop prospère, trop bien peignée pour être honnête. Le film ne demande plus à Odenkirk de révéler un assassin caché, il lui demande de survivre à une communauté qui a quelque chose à vendre, et ça change tout.

La vraie bonne idée, c’est Ben Wheatley. Le cinéaste britannique, passé par Kill List, High-Rise et le délire aquatique Meg 2: The Trench, apporte ici une couche de noirceur goguenarde qui éloigne Normal du simple ersatz de John Wick. On ne regarde pas seulement un homme tirer sur des méchants, on observe un système local qui se fissure, une économie de province qui a trouvé un arrangement louche, et un héros qui comprend trop tard qu’il n’a pas mis les pieds dans un décor neutre. Le titre lui-même est une blague sèche : à Normal, rien n’est normal. On est moins dans le film de bourre-pifs que dans la comédie noire de la corruption locale, avec des balles en prime.

Un sheriff, des bank robbers et une ville qui cache son jeu

Le point de départ tient en une mécanique limpide : après la mort du précédent sheriff, emporté par le froid, Ulysses prend l’intérim dans la ville de Normal, Minnesota. Très vite, il comprend que la prospérité du coin ne tombe pas du ciel. Il y a un secret, des intérêts, des gens qui ont tout intérêt à ce qu’il ferme sa gueule. Quand il devient gênant, il doit composer avec deux braqueurs, incarnés par Reena Jolly et Brendan Fletcher, pour s’extraire d’un guêpier qui ressemble à une carte postale empoisonnée. Henry Winkler campe le maire, Lena Headey une barmaid trop aimable pour être honnête. Bref, le casting a ce petit parfum de série B chic qui fait toujours mouche quand il est bien tenu.

Ce qui distingue Normal d’un simple actioner de plus, c’est précisément cette manière de faire glisser l’intrigue vers le néo-western et la farce grinçante. Wheatley adore les communautés fermées, les pactes douteux, les espaces où la politesse cache la violence. Ici, il injecte cette obsession dans un canevas très américain, presque classique : un homme seul face à une ville entière. Sauf que la ville n’est pas seulement hostile, elle est complice. Et ça, dramaturgiquement, c’est bien plus intéressant qu’un énième cartel ou qu’un énième mafieux en costume. Le vrai monstre, ce n’est pas le sheriff : c’est le système local qui a décidé de se faire passer pour une carte postale.

Affiche de Normal
Affiche de Normal

Odenkirk, l’homme ordinaire devenu arme de dissuasion

Il y a aussi un petit jeu méta qui fonctionne très bien. Bob Odenkirk a bâti sa carrière sur l’ironie, l’écriture, la parole, le faux air de type dépassé par les événements. Le voir aujourd’hui en héros de film d’action, c’est déjà un gag en soi, mais un gag qui tient parce qu’il ne cherche jamais à le transformer en demi-dieu de salle de sport. Il reste un corps vulnérable, un visage fatigué, une présence qui semble toujours à deux doigts de demander si quelqu’un a vu ses lunettes. Et c’est précisément pour ça que ça marche. Chez Odenkirk, la baston n’a rien de glorieux : elle a l’air d’un accident de travail.

Les critiques ont d’ailleurs plutôt suivi. Le film affiche un score de 77 % sur Rotten Tomatoes, fondé sur 162 critiques, ce qui n’est pas rien pour un opus qui pouvait facilement se contenter du minimum syndical. Danny Leigh, dans le Financial Times, y voit une satire assez futée pour tenir debout tout en ressemblant à un « midnight movie » déchaîné ; Kevin Maher, dans The Times, souligne que Wheatley ne perd jamais de vue l’humanité du sheriff ; G. Allen Johnson, dans le San Francisco Chronicle, pousse même le bouchon jusqu’à envoyer Liam Neeson se rhabiller. On laissera la formule à son auteur, mais l’idée est claire : Normal ne se contente pas d’empiler les coups de feu, il essaie de faire quelque chose de plus bancal, donc de plus vivant.

Le clone qui refuse d’en être un

Dans la grande famille des actionners post-John Wick, on a vu défiler pas mal de copies plus ou moins honteuses. Certaines ont du panache, d’autres sentent le recyclage à plein nez, et beaucoup se contentent d’un héros usé, d’un passé trouble et d’un troisième acte en feu d’artifice. Normal évite ce piège parce qu’il ne cherche pas à singer la franchise de Chad Stahelski. Il emprunte des outils, oui, mais il les tord. Il remplace la mythologie du tueur par le mystère provincial, la vengeance par l’enquête, la pure stylisation par une ironie un peu crasse. On n’est pas dans la table rase, plutôt dans le bricolage malin. Et franchement, ça fait du bien.

Le film arrive en plus au bon moment pour HBO Max, qui récupère là un produit taillé pour la consommation immédiate, mais avec assez de personnalité pour ne pas finir noyé dans le flot. Sorti le 14 août 2026, Normal a tout de la petite machine à bouche-à-oreille : un acteur aimé, un réalisateur culte, un pitch simple, une tonalité qui dévie juste assez. Pas besoin d’en faire des caisses. Quand un film d’action a une vraie idée de mise en scène et un vrai sens du décalage, on le remarque tout de suite. Le reste, c’est du bruit.

Et puis il y a cette évidence un peu réjouissante : Bob Odenkirk est en train de se fabriquer une filmographie tardive qui ne ressemble à aucune autre. Pas celle d’un ancien comique qui fait semblant d’être dur, pas celle d’un vétéran qui vient cocher la case du comeback, mais celle d’un acteur qui a compris que son corps, son âge et son image pouvaient devenir des armes de cinéma. À ce jeu-là, Normal n’est pas juste un autre titre sur une plateforme. C’est une petite anomalie qui a compris que l’action pouvait encore avoir de l’esprit. Ce qui, dans le genre, relève presque du miracle de comptoir.

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