On a souvent rangé Always dans la case des Spielberg secondaires, celle des films qu’on cite à mi-voix entre deux monuments. Mauvaise idée : ce long métrage de 1989 a beau ne pas jouer dans la cour des géants, il contient assez de grâce, de vertige et de mélancolie pour mériter bien mieux qu’un haussement d’épaules.

À la fin des années 1980, Steven Spielberg sort d’une décennie où il a redéfini le blockbuster moderne, de Jaws à Indiana Jones and the Last Crusade, tout en gardant un pied dans des objets plus personnels, plus bancals aussi. Always, sorti en 1989, s’inscrit précisément dans cette zone grise : budget de 31 millions de dollars, recettes mondiales de 74,1 millions, accueil critique tiède, et pourtant une place étrange dans la filmographie du cinéaste. Le film reprend A Guy Named Joe de Victor Fleming, romance de guerre sortie en 1943, et déplace son dispositif vers l’aviation de lutte contre les incendies. Rien que ça, déjà, dit beaucoup du projet : Spielberg ne refait pas simplement un classique, il le rembobine à travers sa propre mythologie de l’envol, de la perte et du passage de relais. Et comme souvent chez lui, le spectacle sert d’écrin à une idée plus fragile qu’elle n’en a l’air. Le film n’a pas la taille d’un mastodonte, mais il a le cœur d’un grand romantique un peu cabossé.

Ce qui rend Always si intéressant, ce n’est pas sa perfection, c’est son déséquilibre.

Un remake qui vole plus haut qu’il ne plane

En apparence, l’affaire est simple : Richard Dreyfuss reprend le rôle tenu par Spencer Tracy dans le film de 1943, Holly Hunter remplace Irene Dunne, et l’intrigue rejoue cette histoire de retour depuis l’au-delà, de mission impossible et de triangle sentimental un peu surnaturel. Sauf que Spielberg ne se contente pas d’aligner les hommages. Il transforme le cadre militaire en terrain de feu, de fumée et de danger aérien, avec des séquences de largage et de survol qui restent, aujourd’hui encore, d’une efficacité physique très sérieuse. La mise en scène, souvent sous-estimée, sait faire monter la pression sans transformer chaque scène en exercice de démonstration. On sent le technicien au sommet de son art, mais aussi le gamin fasciné par les machines, les hauteurs, les trajectoires. Bref, du Spielberg pur jus, sans le vernis de la légende. Le film ne cherche pas à impressionner à tout prix ; il veut émouvoir en prenant de la hauteur.

Affiche de Always
Affiche de Always

Richard, Holly et le petit grain de sable dans la romance

Le vrai caillou dans la chaussure, c’est la chimie entre Richard Dreyfuss et Holly Hunter, un peu moins électrique qu’espéré. Dreyfuss, lui, joue à fond la carte de l’homme hanté, du pilote revenu d’entre les morts, du type qui voudrait réparer ce qui ne peut plus l’être. Hunter apporte sa nervosité, son intelligence, sa sécheresse aussi, mais le film ne trouve pas toujours le point d’équilibre entre leur énergie respective. Cela dit, on serait malhonnête de réduire Always à ce léger manque d’étincelle. Le film a d’autres atouts dans sa manche : John Goodman en camarade massif et chaleureux, Keith David en présence solide, Roberts Blossom en silhouette presque fantomatique, et surtout Audrey Hepburn dans son ultime apparition au cinéma, d’une élégance qui fait presque mal. Là, on touche à quelque chose de plus grand que le simple casting : une mémoire du cinéma qui se glisse dans le plan et lui donne une densité supplémentaire. Quand Hepburn apparaît, le film cesse d’être seulement un remake : il devient un adieu.

John Williams, les nuages et le reste du monde qui peut bien attendre

Autre valeur sûre : la musique de John Williams, ample sans être envahissante, lyrique sans sombrer dans le sucre. Elle porte le film comme une main sous le dos, ce qui n’est pas du luxe quand Spielberg s’aventure dans une romance où le surnaturel doit rester crédible. Et puis il y a cette manière qu’a le film de faire cohabiter le spectaculaire et l’intime, les forêts en feu et le deuil, la mécanique du sauvetage et l’impossibilité de retenir les vivants. On n’est pas dans le grand Spielberg de la conquête ou du choc frontal, mais dans un Spielberg de la retenue, presque de la pudeur. Ce n’est pas son film le plus net, ni le plus célèbre, ni le plus rentable à l’échelle de sa carrière, mais c’est peut-être l’un de ceux où il laisse le plus voir son attachement à une certaine idée du cinéma hollywoodien : celle où le mélodrame, les effets et la mémoire des classiques avancent ensemble, sans demander la permission. En clair, Always n’est pas un chef-d’œuvre, mais c’est un film qui a encore du souffle là où tant d’autres ont déjà rendu les armes.

Et puis, soyons francs : sur Netflix, entre deux algorithmes qui vous servent du produit calibré jusqu’à l’os, tomber sur un Spielberg mineur mais sincère, ça fait presque l’effet d’une bonne surprise de comptoir. Pas de quoi crier au miracle, hein. Mais assez pour se dire qu’on a parfois tort de confondre l’éclat avec la valeur. Les films les plus aimables sont parfois ceux qu’on avait laissés sur le tarmac.

Part.
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