Christopher Nolan a beau empiler les Oscars et les mastodontes au box-office, il a encore le réflexe du cinéphile qui tombe amoureux d’un film sans personnages ni dialogues. Dans le Criterion Closet, il a mis Koyaanisqatsi au sommet de sa pile, et franchement, ce n’est pas un caprice d’auteur en goguette : c’est une déclaration de foi.
La séquence est savoureuse parce qu’elle dit quelque chose de Nolan sans même qu’il ait besoin d’ouvrir la bouche pendant trois heures. Le monsieur qui a transformé le blockbuster en machine à vertige, de The Dark Knight à Oppenheimer, ne se contente pas des récits à gros budget, des structures en poupées russes et des explosions calibrées pour l’IMAX. Il va aussi chercher du côté du cinéma expérimental, du film-essai, de l’objet qui ne raconte pas une histoire au sens classique mais qui organise le regard. Et dans cette famille-là, Koyaanisqatsi est un caillou noir, brillant, impossible à ignorer.
Sorti en 1982, réalisé par Godfrey Reggio et porté par la musique de Philip Glass, le long métrage dure 86 minutes et repose sur un principe d’une simplicité trompeuse : des images, des masses, des rythmes, des chocs. Pas de personnages, pas de narration, pas de voix off pour tenir la main du spectateur. Le titre vient du hopi et signifie « vie déséquilibrée ». Tout est là. Entre paysages naturels filmés comme des sanctuaires et villes avalées par la vitesse, Reggio compose un poème visuel sur la modernité qui s’emballe et sur une humanité en train de scier la branche sur laquelle elle s’assoit. On n’est pas dans le documentaire d’information, on est dans le cinéma comme expérience physique.
Et c’est précisément là que Nolan appuie là où ça fait sens : Koyaanisqatsi n’explique pas le monde, il le fait ressentir.
Le cinéma sans filet, ou comment faire parler les images
En apparence, Koyaanisqatsi pourrait passer pour une curiosité d’art et essai un peu raide. En réalité, c’est une bombe conceptuelle. Reggio y travaille la collision entre le temps long de la nature et l’accélération hystérique des villes, entre la contemplation et le flux, entre le souffle et l’asphyxie. Le montage fait le boulot d’un discours politique sans jamais se transformer en tract. C’est là sa force : le film ne brandit pas un slogan, il installe une sensation de dérèglement. Et cette sensation, on la connaît par cœur aujourd’hui, sauf qu’en 1982 elle avait déjà un temps d’avance qui fait presque peur.
Le plus drôle, si l’on ose dire, c’est que ce type d’œuvre parle à un cinéaste comme Nolan parce qu’elle partage avec son cinéma une obsession du temps et de la perception. Chez l’un, le montage devient architecture mentale ; chez l’autre, il devient architecture cosmique. L’un raconte des hommes pris dans des systèmes, l’autre montre un monde qui s’est lui-même transformé en système. Même sans intrigue, Koyaanisqatsi a une dramaturgie : celle d’un basculement vers le chaos.

Reggio, Glass et la machine à fantasmes
Le film tient aussi parce qu’il repose sur un duo d’une précision folle : Godfrey Reggio à l’image, Philip Glass au score. La musique ne « souligne » pas les plans, elle les propulse, elle les strie, elle les rend presque mécaniques. Sans Glass, Koyaanisqatsi perdrait une bonne partie de son pouvoir d’hypnose. Avec lui, chaque séquence prend des allures de rituel industriel, comme si la civilisation entière battait la mesure de sa propre fatigue. C’est beau, c’est sec, c’est glaçant. Bref, ça ne fait pas semblant.
Ce qui explique aussi pourquoi le film a traversé les décennies sans se faire bouffer par les modes. Il appartient à cette catégorie rare d’œuvres qui ne vieillissent pas parce qu’elles n’étaient déjà pas « de leur époque » au sens étroit. Les années 1980 ont produit leur lot de grands objets pop, de blockbusters triomphants et de visions technologiques clinquantes ; Koyaanisqatsi, lui, regardait déjà au-delà du décor. Il annonçait l’ère de la saturation visuelle, de la circulation permanente, du monde transformé en flux continu. Pas mal pour un film sans un seul dialogue à se mettre sous la dent.
La trilogie de l’effondrement, ou le monde en accéléré
Reggio n’a pas laissé Koyaanisqatsi orphelin. En 1988, il signe Powaqqatsi, qui déplace le regard vers les mutations industrielles et la mondialisation ; en 2002, Naqoyqatsi pousse encore plus loin la logique, jusqu’à la guerre, au numérique, à la dissolution du vivant dans le code. Trois films, trois variations sur une humanité qui perd l’équilibre, trois manières de filmer le même vertige. Le premier reste le plus célèbre, le plus cité, le plus immédiatement identifiable, mais l’ensemble forme une sorte de triptyque apocalyptique sans apocalypse explicite. C’est plus élégant qu’un grand discours, et souvent plus mordant.
Que Nolan s’y reconnaisse n’a rien d’étonnant. Son cinéma aussi parle de systèmes, de temporalités cassées, de mondes qui tournent à vide sous la pression de la technique ou de l’ambition humaine. Sauf qu’ici, il y a un petit supplément d’âme cinéphile : l’idée que le « pur cinéma » n’est pas une posture de musée, mais un outil encore vivant pour regarder le présent. Quand un réalisateur de l’ampleur de Nolan cite Koyaanisqatsi comme l’un des grands morceaux de cinéma pur, il rappelle qu’un film peut être immense sans raconter une seule histoire au sens convenu.
Et ça, mine de rien, ça remet un peu d’ordre dans le bazar. Pas dans le monde, hein, ce serait trop beau. Dans notre façon de le regarder, déjà. Ce qui n’est pas si mal pour un film de 86 minutes qui ne demande rien d’autre que de se laisser traverser. Le reste, comme souvent au cinéma, c’est du bruit autour. Et parfois, le bruit est précisément ce que le film voulait nous faire entendre.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




