On avait déjà les débats de comptoir, les suppositions en roue libre et les cris d’orfraie avant même la sortie : dans The Odyssey, Elliot Page n’est pas Achille. Il joue Sinon, et chez Christopher Nolan, ce détail change tout.

Depuis le triomphe d’Oppenheimer en 2023, Nolan se balade en terrain conquis, avec cette liberté rare qui permet à un cinéaste de monter un blockbuster à sa main sans trop demander la permission. The Odyssey, sorti en 2026, s’inscrit dans cette logique de mastodonte : un budget de stars, un casting qui aligne les têtes d’affiche comme d’autres empilent les trophées, et une relecture d’Homère qui préfère la fracture morale au simple péplum de prestige. Elliot Page y retrouve Nolan après Inception (2010), et même si son temps d’écran n’a rien d’un rôle de fer de lance, son personnage porte une bonne partie du sens du film. Le piège, chez Nolan, n’est jamais là où on l’attend.

Et c’est bien Sinon, pas Achille, qui fait dérailler la machine héroïque.

Le cheval, le mensonge et la petite bombe à retardement

Dans le récit de Nolan, Sinon sert de rouage central au stratagème du cheval de Troie. Il est celui qu’on utilise pour convaincre les Troyens que l’offrande est sincère, ce qui ouvre la porte à la victoire grecque. Dit comme ça, on pourrait croire à un rôle secondaire, presque utilitaire. Sauf que le film lui donne une fonction autrement plus sale : Sinon devient le point de bascule de la culpabilité d’Odysseus, incarné par Matt Damon, et le film s’en sert pour tordre le mythe vers quelque chose de plus sombre, plus troublant, plus humain aussi. Chez Nolan, le héros gagne, puis il paie.

Le plus malin, c’est que ce choix rebat les cartes du grand récit épique. Dans l’Odyssée d’Homère, le retour à Ithaque a des airs de restauration de l’ordre. Ici, le voyage laisse des traces, et pas des jolies. Odysseus n’est plus seulement l’homme rusé qui rentre au pays : il devient celui qui a franchi une ligne, utilisé un soldat comme un pion, et doit ensuite regarder la casse en face. Le passage par les Enfers, avec Tiresias et les morts du périple, transforme Sinon en accusateur posthume. Pas de grand sermon, pas de morale en carton-pâte : juste le retour du refoulé, version IMAX. Le film ne raconte pas la victoire, il raconte la facture.

Affiche de L'Odyssée
Affiche de L'Odyssée

Pas chez Homère, mais pas tombé du ciel non plus

Autre détail qui fait sourire les puristes et grincer les amateurs de fidélité scolaire : Sinon n’appartient pas à Homère, mais à Virgile, dans L’Énéide. Là, le personnage est un menteur volontaire, un agent double qui fabrique lui-même le récit destiné à tromper les Troyens. Nolan, lui, inverse la logique et en fait une victime de la manipulation d’Odysseus. Ce déplacement n’a rien d’anodin. Il permet au film de déplacer le centre de gravité du mythe : la ruse n’est plus un simple talent, elle devient une faute. Et la guerre, au lieu d’être glorifiée, se couvre d’une belle couche de boue morale. Le vieux truc du héros malin se transforme en balle dans le pied.

On comprend alors pourquoi la polémique autour du casting a fait long feu. Certain·es s’échauffaient avant même de savoir quel rôle Page tiendrait, comme si le film allait se résumer à un concours de fantasmes mal renseignés. En réalité, sa présence sert une idée précise : faire entrer dans le récit une figure de loyauté trahie, donc de blessure intime, là où un simple Achille aurait surtout apporté du prestige martial. Page, qu’on a connu chez Nolan dans Inception, n’est pas là pour faire joli dans le décor mythologique. Il est là pour incarner la faille. Et dans un film de Nolan, la faille, c’est souvent tout le film.

Le blockbuster qui préfère la culpabilité au clinquant

Le succès de The Odyssey au box-office confirme que Nolan a encore trouvé le bon dosage entre spectacle et idée fixe. Le film, déjà présenté comme l’un des plus gros événements de 2026, s’impose aussi comme son long métrage le mieux reçu par la critique à ce stade. Pas seulement parce qu’il aligne les images de guerre et les effets de masse, mais parce qu’il ose faire du mythe un procès. Sinon, dans cette architecture, n’est pas un personnage décoratif : c’est la petite pièce qui fait sauter la serrure. Sans lui, pas de cheval, pas de Troie ouverte de l’intérieur, pas de culpabilité qui remonte à la surface. Le film tient parce qu’un rôle minuscule y porte un poids énorme.

Et c’est là que Nolan reste Nolan, avec son goût pour les structures qui se referment sur elles-mêmes, les récits qui se contredisent, les héros qui se découvrent moins nets qu’ils ne le croyaient. On peut toujours discuter de la fidélité à Homère, faire les gros yeux devant les libertés prises avec le texte, ou fantasmer sur le casting idéal. Mais au fond, The Odyssey parle surtout de ça : de la manière dont une victoire se fabrique en salissant les mains. Sinon n’est pas Achille, et c’est précisément pour ça qu’il compte. Le vrai coup de génie, parfois, c’est de choisir le personnage que personne n’avait vu venir.

Bande-annonce VF de L'Odyssée

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