À Sarajevo, on ne va pas seulement dérouler le tapis rouge à un monstre sacré : on remet Béla Tarr au centre du jeu, là où son cinéma a toujours été, entre l’ascèse et le vertige. Le Sarajevo Film Festival a décidé de célébrer l’héritage du cinéaste hongrois, figure majeure du cinéma d’auteur européen, et franchement, ce n’est pas un hommage de plus pour remplir une case prestige. C’est un rappel brutal qu’il existe des films qui ne cherchent ni la vitesse, ni le confort, ni la petite dopamine du récit bien peigné. Des films qui vous demandent du temps, de l’attention, et un peu de courage aussi. Le genre de pacte que le cinéma contemporain signe de moins en moins souvent, sauf quand il veut se donner des airs de grande personne.
Pour situer le bonhomme, Béla Tarr, né en 1955, a construit une œuvre qui s’étire sur plusieurs décennies et qui a fini par devenir une sorte de contre-modèle absolu du cinéma de flux. Sátántangó en 1994, avec ses plus de sept heures, reste le totem de cette radicalité, tandis que Les Harmonies Werckmeister (2000) ou Le Cheval de Turin (2011) ont consolidé sa réputation de cinéaste du temps étiré, des corps fatigués, des paysages en ruine et des plans-séquences qui semblent vouloir épuiser le monde à force de le regarder. Son influence, elle, dépasse largement le cercle des adorateurs de la lenteur : on la retrouve chez des auteurs aussi divers que Gus Van Sant, Tsai Ming-liang, Lav Diaz ou encore certains héritiers du cinéma d’Europe centrale, qui ont compris qu’un plan pouvait être une épreuve, mais aussi une révélation.
Le Sarajevo Film Festival, fondé en 1995 au cœur d’une ville encore meurtrie par la guerre, n’a jamais été un simple rendez-vous de gala. Il s’est imposé comme un lieu où l’on pense le cinéma avec son histoire, ses blessures et ses résistances. Honorer Béla Tarr dans ce cadre-là, ce n’est pas juste cocher la case du grand auteur à la retraite. C’est inscrire son œuvre dans une géographie morale : celle des cinémas qui ont traversé les catastrophes du XXe siècle sans se mettre à genoux devant le spectaculaire. Autrement dit, Sarajevo ne célèbre pas seulement un nom, mais une manière de tenir tête au bruit du monde.
Le plan-séquence comme coup de poing lent
Chez Tarr, tout part d’un paradoxe délicieux pour les cinéphiles un peu masochistes : plus il ralentit, plus il serre la gorge. Son cinéma n’a rien d’un exercice de style décoratif. Les longs mouvements de caméra, les travellings qui glissent dans la boue, les visages filmés comme des paysages moraux, tout cela construit une expérience physique. On n’est pas dans la contemplation de carte postale, mais dans une sorte de lutte d’usure. Le cadre ne caresse pas, il insiste. Il regarde jusqu’à l’inconfort. Et c’est précisément là que ça devient politique.
Parce que Béla Tarr n’a jamais filmé la lenteur pour faire chic. Il filme l’effondrement, la répétition, l’attente, la décomposition des liens sociaux. Dans Le Cheval de Turin, le monde semble se retirer morceau par morceau, comme si l’humanité avait déjà perdu la partie mais continuait quand même à faire bouillir des pommes de terre. Ce n’est pas du nihilisme de salon, c’est une vision du cinéma comme dernier lieu où le temps peut encore être ressenti au lieu d’être consommé. Et ça, à l’ère des contenus qui veulent tout avaler en 37 minutes, ça a presque des allures de provocation.
Un héritage qui ne se range pas sur une étagère
La force de Tarr, c’est aussi d’avoir laissé derrière lui moins une école qu’un virus. On ne l’imite pas vraiment, ou alors on se casse les dents. Son influence se voit plutôt dans certaines manières de filmer l’épuisement, les marges, les ruines industrielles, les communautés au bord de la disparition. Il a fait de la durée un outil dramatique, pas un gadget d’auteur en mal de reconnaissance. Et il a rappelé, au passage, qu’un film peut être austère sans être sec, exigeant sans être snob, radical sans se prendre pour un oracle. Ce n’est pas si courant, soyons honnêtes.
Le plus beau dans cette célébration à Sarajevo, c’est peut-être qu’elle remet en circulation une idée que l’industrie adore enterrer sous les franchises et les relances de licences : le cinéma n’est pas condamné à l’immédiateté. Il peut encore être un art de la persistance, du frottement, de la durée qui travaille le spectateur au corps. Béla Tarr, avec ses silhouettes qui avancent dans la pluie et ses mondes qui s’écroulent sans musique de consolation, reste l’un des derniers grands artisans de cette obstination-là. Un cinéaste qui ne vous prend pas par la main, mais par le col.
Sarajevo, ou l’art de ne pas faire semblant
Dans la logique des festivals, ce type d’hommage a aussi une vertu très simple : il rappelle que la cinéphilie n’est pas un musée de bibelots mais une circulation d’idées, de formes et de chocs. Sarajevo, en célébrant Tarr, ne fait pas qu’honorer un passé prestigieux ; le festival affirme une ligne, une sensibilité, une résistance à la standardisation. Et entre nous, ça fait du bien de voir un grand rendez-vous international ne pas se contenter de vendre du glamour en barquette.
Reste la vraie question, celle qui flotte toujours autour de Béla Tarr comme une brume sale sur une plaine hongroise : qu’est-ce qu’on fait, aujourd’hui, de cinéastes qui demandent autant au spectateur ? On les vénère, on les cite, on les programme dans les festivals, puis on retourne à nos plateformes et à nos algorithmes. Mais leur simple présence dans le paysage nous rappelle une chose assez têtue : le cinéma n’a pas été inventé pour nous ménager. Et tant mieux, parce qu’un art qui ne dérange plus finit vite en papier peint.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




