Darren Aronofsky ne se contente plus de fabriquer des cauchemars élégants pour le grand écran : il veut désormais bâtir une usine à images dopée à l’IA, et il lui faut 15 millions de dollars pour faire tourner la machine. Le cinéaste de Requiem for a Dream et The Whale passe ainsi du statut de metteur en scène culte à celui d’entrepreneur qui parle levée de fonds, parts sociales et stratégie de studio. Hollywood adore les prophètes, surtout quand ils arrivent avec un business plan.
Pour rappel, Aronofsky n’est pas le premier réalisateur à flirter avec les promesses technologiques, mais il débarque à un moment où l’industrie cherche frénétiquement son prochain moteur de croissance. Depuis la grève des scénaristes et des acteurs en 2023, l’IA a cessé d’être un gadget de salon pour devenir un sujet de pouvoir, de droits, de production et de rentabilité. Les studios traditionnels, déjà secoués par la baisse de fréquentation post-pandémie et par la guerre du streaming, regardent ces outils avec un mélange de convoitise et de panique. Dans ce contexte, Primordial Soup n’a rien d’un caprice d’auteur en mal de buzz : c’est une tentative de s’installer au carrefour du cinéma, de la recherche et du capital-risque. Autrement dit, Aronofsky ne vend pas seulement une vision, il vend une promesse de rendement.
Le dossier révélé par un dépôt auprès de la Securities and Exchange Commission indique que la société cherche à lever 15 millions de dollars contre des parts dans le studio. Le nom d’Aronofsky figure dans ce document, ce qui suffit déjà à donner à l’affaire une odeur de sérieux institutionnel et de pari un peu fou. On ne parle pas ici d’un simple atelier d’expérimentation bricolé dans un coin de bureau, mais d’une structure pensée pour produire du contenu avec une couche d’intelligence artificielle au cœur du processus. Et là, on touche au nerf de la guerre : qui contrôle l’outil contrôle la fabrique des images. Pas besoin d’être sorti de la FEMIS pour voir où ça coince.
De l’auteur maudit au patron qui lève du cash
Aronofsky a toujours aimé les systèmes qui déraillent. Chez lui, le corps craque, l’esprit s’obsède, la matière se dérègle. Ses films ont souvent ressemblé à des laboratoires de la limite, avec des personnages qui s’abîment dans leur propre logique. Le voilà maintenant à la tête d’un projet qui, ironiquement, applique cette obsession à l’industrie elle-même. Primordial Soup, rien que le nom, sent la genèse primitive, le bouillon originel, la création avant la forme. Sauf qu’ici, la création passe par des algorithmes et des investisseurs. Le romantisme de l’artiste laisse place au jargon du capital, et ça, on ne va pas se mentir, c’est un sacré virage de volant.
Ce glissement dit beaucoup de l’époque. Dans les années 1990 et 2000, le cinéaste indépendant rêvait de contourner les grands studios ; dans les années 2020, il peut devenir lui-même un petit studio technologique, avec ses propres outils, ses propres pipelines, sa propre logique de production. On n’est plus dans la résistance artisanale façon Sundance contre le système, mais dans une tentative de prendre place dans la chaîne de valeur. Le cinéma indépendant a longtemps vendu son âme au box office par petites touches ; aujourd’hui, il la met en garantie auprès d’un tableur Excel. Charmant, non ?
Hollywood, l’IA et la vieille affaire du contrôle
Le vrai sujet, évidemment, n’est pas seulement l’argent. C’est le contrôle de la fabrication. L’IA générative promet des gains de temps, des économies de post-production, des itérations plus rapides sur les effets visuels, les prévisualisations, les décors, parfois même l’écriture et le montage. En face, les syndicats et une bonne partie des techniciens voient surtout le risque de substitution, d’appauvrissement et de déshumanisation. La bataille ne porte pas seulement sur les emplois, mais sur la définition même de ce qu’est un film. Quand un réalisateur de la stature d’Aronofsky se positionne sur ce terrain, il ne fait pas qu’embrasser un outil : il légitime tout un imaginaire industriel. Et ça, pour les uns, c’est l’avenir ; pour les autres, c’est le péché originel en version siliconée.
Le plus piquant, c’est que cette bascule arrive au moment où le cinéma américain cherche encore son prochain modèle rentable. Les franchises saturent, les budgets gonflent, les suites s’épuisent, et les studios rêvent d’un système capable de produire plus vite, moins cher, avec moins d’aléas. L’IA arrive donc comme une poule aux œufs d’or potentielle, ou comme une balle dans le pied, selon l’endroit où l’on se place. Aronofsky, lui, se tient pile au milieu de cette contradiction. Il a toujours eu le goût du vertige, mais cette fois le vertige n’est plus seulement esthétique : il est financier, industriel, politique.
Un auteur sur le fil, un studio au bord du précipice
Ce qui rend l’affaire intéressante, c’est la cohérence presque troublante entre l’œuvre d’Aronofsky et ce qu’il tente aujourd’hui. Ses films ont souvent exploré la contamination du corps par le système, la folie de la performance, l’obsession de la maîtrise. Primordial Soup prolonge cette logique, sauf que le monstre n’est plus à l’écran : il est dans la structure même de production. L’auteur ne filme plus seulement la chute, il investit dans la machine qui pourrait la provoquer. On appelle ça du méta, ou du très mauvais timing, selon l’humeur.
Reste une question, la seule qui vaille vraiment : si l’IA devient le nouveau terrain de jeu des cinéastes les plus prestigieux, qui gardera la main sur le langage du cinéma ? Les studios, les artistes, les ingénieurs, les investisseurs ? Ou ce drôle de consortium où tout le monde prétend défendre la création pendant qu’il regarde la ligne de sortie de secours ? Aronofsky, en bon joueur de poker, a déjà posé ses jetons. À nous de voir si Primordial Soup sera la soupe originelle du prochain âge d’or ou juste le premier bouillon d’une belle gueule de bois. À Hollywood, même l’avenir a besoin d’un tour de table.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




