On adore classer Spielberg comme on trie des cartes Pokémon : avec une mauvaise foi assumée et l’illusion de tenir la vérité. Sauf que quand le patron de la science-fiction hollywoodienne a deux films ex æquo au fond d’un palmarès Letterboxd, le débat devient surtout un révélateur de notre rapport aux suites, aux retours tardifs et à la mémoire cinéphile.
Steven Spielberg, 78 ans en 2026, reste ce demi-dieu du box office dont la filmographie a modelé plusieurs générations de spectateurs, de studios et de producteurs. Depuis Jaws en 1975, puis E.T. the Extra-Terrestrial en 1982 et Jurassic Park en 1993, il a installé une idée simple mais redoutable : la science-fiction, chez lui, n’est pas un simple décor à gadgets, c’est une machine à fantasmes, à émotions et à panique très bien huilée. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : Jurassic Park a dépassé les 1 milliard de dollars de recettes mondiales sur l’ensemble de ses sorties et ressorties, tandis que E.T. a longtemps figuré parmi les plus gros succès de l’histoire du cinéma. Autrement dit, quand Spielberg s’approche des étoiles, Hollywood sort le chéquier et le public suit. Pas par hasard.
La plateforme Letterboxd, elle, a son petit goût pour les classements qui font jaser. Et dans ce cas précis, elle place à égalité deux titres très éloignés dans le temps : The Lost World: Jurassic Park (1997) et Disclosure Day (2026), tous deux crédités d’une moyenne de 3,1. Le premier traîne depuis longtemps une réputation de suite bancale ; le second, plus récent, divise encore, ce qui est presque une tradition quand Spielberg revient à l’alien movie après des années de détour par le drame historique, le film d’aventure ou le mélodrame. Le vrai sujet n’est pas de savoir si Spielberg a “raté” la SF, mais pourquoi ses prétendus faux pas restent plus vivants que la plupart des réussites des autres.
Le parc, la suite et les dents qui grincent
Pour The Lost World: Jurassic Park, le handicap était inscrit dans le code génétique du projet. Faire une suite à Jurassic Park relevait du piège industriel parfait : comment prolonger un film qui avait déjà eu l’air de réinventer le blockbuster moderne ? Sorti en 1997, le long métrage reprend quatre ans après le désastre du premier opus et renvoie Ian Malcolm, Sarah Harding et les dinosaures dans une mécanique de chasse, de fuite et de catastrophe urbaine. Le film a encaissé environ 618 millions de dollars au box office mondial, ce qui est tout sauf un naufrage, mais il a aussi hérité d’une réception plus tiède que son aîné : 57 % sur Rotten Tomatoes côté critiques, 52 % côté public, selon les chiffres cités dans la source. On est loin de la claque universelle.
Et pourtant, il y a dans ce film une nervosité très spielbergienne qui fait encore son effet. La scène du camping-car au bord de la falaise, les vélociraptors dans les hautes herbes, le T. rex en balade à San Diego : tout ça, on ne le regarde pas comme un simple recyclage. On y voit un cinéaste qui tente de refaire circuler le sang dans une franchise devenue machine à œufs d’or. Le problème, c’est que le film a parfois le parfum d’un exercice de style trop conscient de son propre héritage. Quand le premier film a déjà posé le mythe, la suite doit soit le détruire, soit le déplacer ; ici, Spielberg le contourne sans jamais totalement le dépasser.
Des aliens, des météos et un retour qui fait parler
À l’autre bout du spectre, Disclosure Day arrive avec une situation bien différente. Le film marque le retour de Spielberg à la SF extraterrestre, un territoire qu’il n’avait pas vraiment revisité depuis des lustres, et il s’appuie sur un duo de tête d’affiche composé de Josh O’Connor et Emily Blunt. Son point de départ, tel que rapporté par la source, suit un expert en cybersécurité devenu lanceur d’alerte après avoir découvert des secrets liés aux extraterrestres, puis une météorologue confrontée à des phénomènes étranges. Le tout se transforme en course-poursuite contre une corporation, ce qui sent bon la paranoïa contemporaine, les écrans, les données et la bonne vieille peur du complot en costume-cravate.
Sur le papier, voilà du Spielberg très XXIe siècle : l’angoisse technologique, la foi dans les marginaux, la croyance que l’intime peut encore fissurer le système. Rotten Tomatoes lui attribue 80 % chez les critiques et 70 % chez le public, toujours selon la source. Bref, on est loin du désastre. Mais Letterboxd, lui, l’installe tout en bas avec The Lost World, preuve qu’un film récent peut déjà cristalliser des réserves, alors même que le temps n’a pas encore fait son tri. Et c’est là que le classement devient intéressant : il ne dit pas seulement ce qu’on pense d’un film, il dit aussi à quel moment on le pense. Le jugement cinéphile, surtout à chaud, a parfois le cerveau d’un T. rex sous caféine.
Le Spielberg “raté” reste du Spielberg en pleine forme
Au fond, le palmarès de Letterboxd raconte une chose assez simple : Spielberg n’a pas de vrai fond de catalogue. Même ses œuvres jugées les moins aimées dans la SF restent traversées par des idées de mise en scène, des élans de pur cinéma, une précision rythmique que beaucoup de réalisateurs rêveraient d’atteindre un seul soir de leur carrière. C’est peut-être ça, le piège de l’Olympe : quand on a passé cinquante ans à fixer la norme, le moindre écart ressemble à une chute. Mais une chute à 3,1 sur 5, franchement, on a connu pire comme accident industriel.
Le plus drôle, c’est que ces deux films disent chacun quelque chose de Spielberg à un moment précis de sa trajectoire. The Lost World montre un maître qui tente de prolonger son propre mythe sans le diluer complètement. Disclosure Day montre un vétéran qui revient à une forme de paranoïa cosmique avec des outils narratifs d’aujourd’hui. Dans les deux cas, on retrouve ce qui fait sa force : le mouvement, la peur, l’émerveillement, puis la petite fissure dans le décor. Si ce sont ses “pires” films de SF, alors Spielberg a surtout le vice de rater avec panache.
Et puis, soyons honnêtes : un classement Letterboxd qui met Spielberg au fond du bac, c’est surtout une manière élégante de rappeler qu’on continue de le regarder comme un étalon. Le reste du cinéma, lui, aimerait bien avoir des “échecs” de cette trempe. Pas de quoi pleurer, donc. Plutôt de quoi ressortir le popcorn et relancer la discussion au comptoir, là où elle a toujours été la plus intéressante.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




