HBO a parfois le chic pour transformer un futur candidat aux Oscars en simple trophée de salon. Avec Bad Education, Hugh Jackman a livré l’un de ses plus beaux rôles, et on a quand même laissé l’Académie regarder ailleurs.
Le cas est presque trop propre pour ne pas être cruel : un acteur associé pendant plus d’une décennie à un super-héros de ferraille et de griffes, un film fondé sur une histoire vraie, une première au Festival de Toronto en 2019, puis un rachat par HBO pour 17,5 millions de dollars. À partir de là, la mécanique s’est emballée comme une mauvaise blague de studio : diffusion télévisée, éligibilité aux Emmy Awards, adieu la course à l’Oscar. Le genre de deal qui fait sourire les comptables et grincer les cinéphiles. Et franchement, on comprend pourquoi.
Dans le paysage des rôles de sortie de costume, Hugh Jackman avait déjà montré qu’il savait faire autre chose que sortir les griffes. Mais Bad Education, réalisé par Cory Finley et écrit par Mike Makowsky d’après l’enquête de Robert Kolker publiée en 2004 dans The New York Magazine, lui offrait bien plus qu’un simple contre-emploi. Il y incarnait Frank Tassone, superintendant adulé d’un district scolaire de Long Island, figure impeccable en façade, système de fraude bien gras en coulisses. Le film ne raconte pas seulement une escroquerie : il démonte la petite comédie sociale qui la rend possible.
Le sourire, la cravate et le magot
En apparence, Frank Tassone est le genre de type que les parents adorent : poli, brillant, rassurant, toujours tiré à quatre épingles. Sauf que cette élégance-là est un costume de scène. Jackman joue le personnage comme un homme qui se regarde jouer, un dandy administratif obsédé par l’image qu’il renvoie, par le miroir, par le contrôle. On connaît la star capable de faire passer Wolverine pour un ours blessé ; ici, elle inverse la logique et rend séduisante une façade de respectabilité beaucoup plus inquiétante qu’un grognement de mutant. Le film tient précisément parce qu’il fait du charisme une arme de camouflage.
Le plus intéressant, c’est que Bad Education ne se contente pas de raconter un scandale financier. Il s’attaque à un système où l’école devient une vitrine, où les notes, les classements et les admissions universitaires servent de monnaie d’échange. Dans cette Amérique des beaux quartiers, l’éducation ressemble moins à une mission qu’à un service premium. On paie, on exige, on compare, on évalue. Et si le produit ne donne pas satisfaction ? On râle au bureau du proviseur comme on réclame un remboursement sur un canapé défectueux. Le film a la dent dure, mais il vise juste : la corruption prospère aussi parce que tout le monde veut croire au décor.

Long Island, terre de prestige et de faux-semblants
Autre valeur du film : son ancrage dans une géographie sociale très précise. Long Island, c’est le royaume des façades impeccables, des maisons qui brillent, des réputations qu’on entretient comme des pelouses anglaises. Quand l’affaire éclate au début des années 2000, ce n’est pas seulement une fraude qui menace, c’est tout un récit local de réussite. Le film le comprend très bien : si le scandale sort, la réputation du district s’effondre, et avec elle la valeur des biens immobiliers. Voilà le vrai nerf de la guerre, pas les beaux discours sur l’excellence pédagogique. Dans Bad Education, la morale et le marché immobilier dorment dans le même lit.
Le duo Jackman-Allison Janney fonctionne d’ailleurs comme un petit poison à retardement. Elle, sous-estimée, sèche, lucide ; lui, impeccable, puis de plus en plus fissuré. Le film laisse affleurer une autre couche, plus intime : Frank Tassone est aussi présenté comme un homme gay longtemps resté dans le placard, qui neutralise les avances en se fabriquant une biographie de veuf. Jackman a d’ailleurs résumé le cœur du film dans un entretien au Daily Beast en 2020 : « What the movie’s about is appearances – who we are and the mask we put on ». Pas besoin d’en rajouter : tout est là, et c’est bien plus mordant que n’importe quel discours de remise de prix.
Le film qu’Hollywood a laissé sur le trottoir
À ce stade, la question n’est même plus de savoir si Hugh Jackman méritait une nomination à l’Oscar. La vraie question, c’est pourquoi un rôle aussi finement tenu a été condamné par sa diffusion à la case télévision, alors même qu’il avait l’étoffe d’un grand rôle de cinéma adulte, de ceux qui survivent aux saisons des récompenses. Le film a remporté l’Emmy du meilleur téléfilm, Jackman a dû se contenter d’une nomination d’acteur dans une mini-série ou un téléfilm, et tout le monde a fait semblant que la hiérarchie des formats n’était pas un peu absurde. On appelle ça une fenêtre de diffusion ; on pourrait aussi dire un sabotage élégant.
Le plus piquant, c’est que cette mésaventure s’inscrit dans la trajectoire même de Jackman. Après avoir passé des années à incarner un personnage qui cache sa vulnérabilité sous la violence, il trouvait ici un rôle inverse : un homme qui cache sa violence sous la politesse. C’est presque trop beau, presque trop logique. Et pourtant, le grand écran n’a pas eu le droit de l’embrasser comme il fallait. L’Académie, elle, a regardé ailleurs, pendant que Jackman signait sans doute l’une des meilleures performances de sa carrière. Il y a des Oscars qui se perdent dans les couloirs de l’industrie comme des clés de voiture au fond d’un canapé.
Reste un drôle de constat, assez NRmagazine dans l’esprit : Bad Education n’est pas seulement un film sur la fraude, c’est un film sur la valeur qu’on attribue aux choses, aux gens, aux formats, aux réputations. Et si le vrai scandale, au fond, c’était d’avoir laissé Hugh Jackman faire ça sur HBO plutôt que sous les projecteurs d’une cérémonie en smoking ?
Bande-annonce VF de Bad Education
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




