Avec Ancestral Beasts, l’horreur psychologique ne se contente pas de faire peur dans le noir : elle vient gratter là où le cinéma aime d’habitude poser ses jolies légendes. À l’approche de sa première mondiale au festival Fantasia, le long métrage se montre avec une bande-annonce qui promet moins du grand frisson de foire que quelque chose de plus insidieux, plus tribal, plus dérangeant.
Le contexte, lui, n’a rien d’anodin. Fantasia, à Montréal, s’est imposé depuis des années comme l’un des grands refuges du cinéma de genre, celui où les films d’horreur, de fantastique et de science-fiction viennent chercher un public qui ne demande pas qu’on lui tienne la main. Le festival, fondé en 1996, a vu passer des œuvres devenues culte bien avant que les plateformes ne transforment chaque sortie en produit calibré pour algorithme. Dans ce petit Olympe du bis bien élevé, la première bande-annonce compte presque autant que la projection elle-même : elle donne le ton, elle fixe la promesse, elle teste la température. Et quand un film s’avance avec l’étiquette « psychological horror », on sait déjà qu’il ne va pas se contenter de trois jump scares et d’un couloir humide. Il veut s’installer dans la tête, puis y faire son marché.
Le titre, Ancestral Beasts, dit déjà pas mal de choses sans en dire trop. Il convoque l’héritage, la mémoire, la filiation, mais aussi la bestialité tapie sous les récits transmis de génération en génération. Ce n’est pas juste une affaire de monstres qui sortent de la forêt pour faire coucou à la caméra. On est plutôt dans cette zone grise où le surnaturel sert de caisse de résonance à des traumatismes plus terrestres, plus politiques aussi. Le cinéma d’horreur a toujours adoré ce terrain-là, depuis The Babadook jusqu’à Hereditary, en passant par tout un pan de productions qui ont compris qu’un démon n’est jamais aussi efficace que lorsqu’il ressemble à un deuil mal digéré ou à une histoire familiale pourrie jusqu’à la moelle. Le vrai monstre, ici, a souvent un nom de famille.
Quand le folklore arrête de faire de la figuration
Ce qui intrigue dans cette sortie, c’est la manière dont le film semble s’inscrire dans une tendance plus large : celle d’un cinéma de genre qui ne traite plus les récits autochtones comme de simples décors exotiques, mais comme des matrices narratives à part entière. Depuis quelques années, plusieurs cinéastes ont déplacé le centre de gravité de l’horreur vers des mythologies longtemps marginalisées par le cinéma dominant. Résultat : les spectres ne sont plus seulement des figures de peur, ils deviennent des porteurs de mémoire, des agents de revanche, parfois même des témoins accusateurs. Et ça change tout, parce que le film d’horreur cesse alors d’être un manège pour devenir un procès.
Dans cette logique, Ancestral Beasts semble vouloir faire plus que recycler les codes du genre. La bande-annonce, en tout cas, laisse deviner une mise en scène qui préfère la tension à l’esbroufe, l’inquiétude diffuse à la démonstration de force. Pas besoin de surenchère quand la simple idée d’un passé qui refuse de rester enterré suffit à faire monter la pression. On connaît la chanson : un décor, une communauté, une mémoire abîmée, et très vite le film commence à parler autant de transmission que de terreur. Le folklore n’est pas un gadget décoratif, c’est le moteur du cauchemar.
Fantasia, ce doux repaire des films qui mordent
La présence du film à Fantasia n’est pas qu’un détail de calendrier. C’est un signal. Le festival a cette réputation bien méritée de repérer les œuvres qui ne cherchent pas à plaire à tout le monde, et encore moins à lisser leurs angles pour rassurer les distributeurs. En clair : si Ancestral Beasts y fait sa première mondiale, c’est qu’il entend jouer dans la cour des films qui divisent un peu, qui laissent des traces, qui ne se contentent pas d’être « efficaces ». Et franchement, tant mieux. Le cinéma d’horreur a trop souvent été réduit à une mécanique de rendement, comme si la peur devait forcément se mesurer en décibels et en litres d’hémoglobine. Là, on semble plutôt viser la morsure lente, celle qui reste après la séance.
Ce positionnement dit aussi quelque chose de l’état du genre en 2026 : les films les plus intéressants ne sont plus forcément les plus bruyants. Ils sont souvent ceux qui articulent une forme de terreur intime à un arrière-plan culturel précis, sans faire semblant de découvrir le sujet au détour d’un plan de forêt. C’est là que Ancestral Beasts peut devenir autre chose qu’un simple titre prometteur. S’il tient sa ligne, il pourrait bien rejoindre cette famille de films qui utilisent l’horreur pour parler de dépossession, de transmission et de survie symbolique. Pas très glamour sur le papier, mais diablement plus stimulant qu’un énième reboot qui sent la naphtaline et le comité de lecture. L’horreur la plus intéressante n’est pas celle qui hurle le plus fort, c’est celle qui sait où appuyer.
Le trailer, cette petite machine à fantasmes
Évidemment, une bande-annonce ne fait pas un film. On a tous déjà vu des trailers vendre du feu et livrer du tiède, voire du franchement rance. Mais elle reste un objet précieux, parce qu’elle condense la promesse industrielle et l’intention artistique en quelques dizaines de secondes. Ici, le pari semble clair : installer une atmosphère, suggérer une menace, laisser planer l’idée que quelque chose de profondément ancien remonte à la surface. Le genre adore ça, et le public aussi, tant qu’on ne le prend pas pour un jambon. Si le film tient ses promesses, il pourrait bien faire partie de ces œuvres qui rappellent qu’un bon film de peur n’a pas besoin de tout expliquer. Il lui suffit de savoir quoi cacher.
Reste maintenant à voir si la première mondiale confirmera cette impression de malaise élégant ou si la bande-annonce a fait le sale boulot à elle seule. Mais à ce stade, Ancestral Beasts a déjà gagné une chose rare : l’attention. Et dans un paysage saturé de contenus criards, ce n’est pas rien. Parfois, le plus effrayant, c’est juste un film qui arrive sans faire de bruit et qui vous regarde droit dans les yeux.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




