Après The Wolf House, Cristóbal León et Joaquín Cociña reviennent avec un objet qui n’a pas envie de rentrer dans les cases : Donkey Princess, conte mutant, bricolé à la main et visiblement décidé à faire sauter la vitrine du “film d’animation pour enfants”. On connaît la musique : dès qu’un studio ou un distributeur entend “princesse”, il sort les paillettes, les chansons et la morale en kit. Sauf que chez le duo chilien, le mot sert surtout de cheval de Troie. Le royaume, la fuite, la métamorphose, tout ça n’est pas là pour endormir la galerie mais pour attaquer de front un ordre social qui adore se déguiser en féerie.
Pour rappel, The Wolf House avait déjà posé les bases du jeu : un univers façonné en claymation, marionnettes et papier mâché, avec cette sensation très rare d’assister à un film qui se fabrique sous nos yeux tout en nous aspirant dans un cauchemar d’une cohérence folle. Sorti en 2018, le long métrage avait circulé comme une anomalie précieuse dans les festivals, preuve qu’il existe encore des œuvres capables de faire vaciller la frontière entre conte, installation d’art et cinéma d’auteur pur jus. Avec Donkey Princess, on retrouve cette logique de matière vivante, de décor qui respire, de récit qui se tord au lieu de se dérouler sagement. Leur cinéma ne raconte pas un monde : il le sculpte, puis le laisse nous mordre.
Quand la princesse sort du château, le château reste dans sa tête
Le point de départ a l’air simple, presque classique, ce qui est évidemment le meilleur moyen de piéger le spectateur. Une princesse s’échappe du royaume, mais l’évasion ne suffit pas à la délivrer. Le patriarcat, lui, n’a pas besoin de murailles pour continuer à tenir la baraque : il se glisse dans les gestes, les hiérarchies, les récits qu’on répète depuis des siècles comme des berceuses un peu moisies. C’est là que León et Cociña deviennent passionnants. Ils ne filment pas une révolte héroïque en mode “coup d’éclat et rideau”. Ils s’attaquent à la mécanique intime de l’enfermement, à ce moment où l’on comprend que la prison est aussi une langue.
Dans ce type de cinéma, le conte n’est pas un refuge. C’est un terrain miné. Le merveilleux permet de rendre visibles les structures de domination sans les réduire à un discours didactique. On n’est pas dans le tract déguisé en animation, ni dans le petit sermon bien propre. On est dans quelque chose de plus vicieux, de plus fécond aussi : une fable qui change de forme pour mieux faire apparaître ses monstres. Le patriarcat ici n’a rien d’un concept abstrait ; c’est une créature qui colle à la peau.
Une matière qui pense, une image qui grince
Ce qui distingue immédiatement le duo chilien, c’est leur rapport tactile à l’image. Là où tant de films d’animation numérique cherchent la fluidité, eux cultivent la résistance : les volumes semblent lourds, les textures accrochent, les visages paraissent fabriqués par des mains qu’on devine presque fatiguées. Et c’est précisément ce frottement qui donne au film sa puissance. Le stop-motion n’est pas un simple choix de style, c’est une position esthétique et politique. Chaque mouvement rappelle qu’un monde peut être construit, déconstruit, puis reconstruit autrement. Pas très “conte de fées” au sens marketing du terme, mais terriblement vivant.
On retrouve là une parenté avec les grandes œuvres d’animation artisanale qui refusent la propreté clinique du tout-numérique. Sauf qu’ici, la beauté n’est jamais lisse. Elle est bancale, parfois inquiétante, souvent splendide dans sa fragilité même. C’est un cinéma qui assume la couture, la jointure, le défaut. Et franchement, ça change des machines à fantasmes calibrées pour rassurer les investisseurs et les algorithmes. Chez León et Cociña, le bricolage n’est pas un manque de moyens : c’est une arme.
Le royaume comme vieille habitude bien pourrie
Le plus malin dans cette approche, c’est que la sortie du royaume ne vaut pas victoire automatique. Le film semble comprendre qu’on ne se débarrasse pas d’un système en franchissant une porte, parce que le système a déjà colonisé l’imaginaire. C’est là que Donkey Princess prend une dimension méta assez réjouissante : le conte lui-même devient le lieu du combat. La princesse n’est pas seulement un personnage, elle est un champ de bataille entre héritage, désir d’émancipation et récits imposés. Et le film, en se transformant sans cesse, épouse cette lutte au lieu de la simplifier.
On peut y lire une forme de continuité avec The Wolf House, où la maison était déjà un espace de contamination mentale, un décor qui avalait les certitudes. Ici, le royaume joue un rôle similaire : il n’est pas seulement un cadre, il est une structure mentale, une vieille habitude bien pourrie qui persiste même quand on croit avoir pris la poudre d’escampette. Le vrai piège n’est pas la forteresse, c’est ce qu’on a appris à considérer comme normal.
Le conte n’est pas mort, il a juste pris un sale coup de jeune
Dans une industrie qui adore recycler les propriétés intellectuelles jusqu’à l’os, voir un film comme Donkey Princess rappelle qu’il existe encore des cinéastes capables de détourner les formes les plus anciennes pour parler du présent sans faire la leçon. Le conte n’est pas ici un genre nostalgique, encore moins une friandise pour cinéphiles en manque d’originalité. C’est un laboratoire. Un espace où l’on peut faire cohabiter la cruauté, l’humour, l’étrangeté et la critique sociale sans que l’ensemble s’effondre sous son propre sérieux.
Et puis il y a cette audace presque insolente : prendre une figure archétypale, la princesse, et la faire dérailler jusqu’à ce qu’elle cesse d’être un symbole de passivité décorative. Le film semble demander : que reste-t-il du récit quand on retire le vernis du pouvoir ? Pas grand-chose, sinon des rapports de force, des corps, des voix, des résistances. C’est peu et c’est énorme à la fois. Le merveilleux, chez eux, ne sert pas à s’évader du réel ; il sert à lui rentrer dedans.
On attend donc de voir jusqu’où Donkey Princess pousse sa logique de transformation, mais une chose est déjà claire : León et Cociña ne font pas des films sages, ni des films confortables, ni des films qui demandent la permission. Ils fabriquent des objets qui grincent, qui débordent, qui refusent de se laisser ranger. Et tant mieux, parce qu’on commençait sérieusement à manquer de contes qui aient encore des dents.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




