La saison 3 de House of the Dragon adore les dragons, les trônes et les coups de couteau, mais elle semble aussi avoir un petit faible pour les boucles narratives qui s’éternisent. En remettant Aemond à Harrenhal, la série HBO rejoue un détour déjà reproché à Daemon, et on commence à voir le sablier se vider un peu trop vite.
Pour situer le terrain, House of the Dragon est le gros fer de lance du retour de Westeros sur HBO, lancé en 2022 comme préquelle de Game of Thrones, avec Ryan Condal à la manœuvre d’après l’univers de George R. R. Martin. La saison 2, diffusée en 2024, avait déjà essuyé des critiques sur son rythme, notamment à cause d’un long passage à Harrenhal centré sur Daemon Targaryen, incarné par Matt Smith. Une partie du public y avait vu un détour trop appuyé, presque un sas gothique qui avalait l’élan dramatique de l’ensemble. Et voilà que la saison 3, en 2026, remet le couvert avec Aemond Targaryen, joué par Ewan Mitchell, dans le même décor hanté. À ce stade, on n’est plus dans la variation, on frôle le refrain. Quand une série commence à recycler ses propres impasses, le royaume entier prend l’eau.
Le vrai sujet, ce n’est pas Harrenhal. C’est la manière dont House of the Dragon confond encore lenteur dramatique et profondeur psychologique.
Harrenhal, ce château qui mange le temps
En apparence, Harrenhal est un décor idéal : un mastodonte de pierre, ruiné, chargé de mémoire, parfait pour faire remonter les fantômes et les névroses familiales. En réalité, c’est aussi un piège très pratique pour les scénaristes quand ils veulent ralentir la machine sans avoir l’air de freiner. La saison 2 avait déjà transformé Daemon en locataire de luxe d’un manoir maudit, entre visions, culpabilité et politique des Riverslands. Le problème, ce n’était pas l’idée en soi. C’était l’insistance, la sensation qu’on tournait autour du même feu de camp en attendant que quelqu’un ait enfin une révélation. À force de vouloir faire du brouillard un personnage, la série a parfois oublié d’avancer.
Le retour à Harrenhal avec Aemond s’inscrit dans la même logique de miroir entre les deux demi-dieux targaryens, l’un plus brutal, l’autre plus spectral, tous les deux rongés par leur rapport au pouvoir et à la mère absente, présente, fantasmée, bref, le grand paquet cadeau freudien de la maison. Sauf que le miroir, à force, finit par renvoyer la même image. Et quand on sait que House of the Dragon doit s’achever avec la saison 4, annoncée comme une dernière ligne droite de huit épisodes, chaque minute passée à faire du surplace ressemble à une balle dans le pied. On parle quand même d’une série qui n’a plus que 11 épisodes à jouer, pas d’un feuilleton de 72 chapitres à tiroirs.
Daemon, Aemond : même combat, même pénitence
Le parallèle entre Daemon et Aemond n’a rien de stupide. C’est même l’un des axes les plus malins de la série, qui aime faire de ses Targaryen des reflets déformés, des doubles toxiques, des figures de pouvoir qui se consument à force de se regarder dans le feu. Matt Smith avait donné à Daemon une ambiguïté fascinante, entre arrogance de prince maudit et vulnérabilité de chien perdu. Ewan Mitchell, lui, pousse Aemond vers une froideur presque clinique, avec ce côté anime live-action qui fait lever un sourcil à chaque entrée en scène. Le souci, c’est que la série semble parfois croire qu’il suffit de répéter une structure pour lui donner du sens. Or le sens, ça se construit. Ça ne se photocopie pas.

Dans l’article signé Rafael Motamayor pour Slashfilm, l’idée est limpide : le public avait déjà tiqué sur le détour de Daemon à Harrenhal, et voir Aemond reprendre la même route donne une impression de déjà-vu qui plombe la dynamique. On peut comprendre l’intention méta, la volonté de montrer deux hommes abîmés par la même architecture du pouvoir. Mais la télévision sérielle, surtout quand elle joue dans la cour des blockbusters premium, vit aussi de son tempo. Or ici, le tempo s’alourdit, et pas dans le bon sens. Le problème n’est pas la noirceur ; c’est la redite qui se prend pour du vertige.
Le trône, la faim et les autres qui courent
Pendant qu’Aemond médite avec les pierres, le reste de la saison 3, lui, avance à toute berzingue. Rhaenyra Targaryen, incarnée par Emma D’Arcy, a pris le Trône de fer, et la série s’intéresse enfin à ce que ça coûte vraiment d’être reine dans un monde qui vous veut morte, discréditée ou enceinte de problèmes logistiques. À Port-Réal, les tensions politiques, les pénuries, les assassinats et les rapports de force entre Alicent Hightower, Helaena et le reste du marigot donnent à la saison une vraie densité. C’est là que House of the Dragon retrouve sa meilleure énergie : quand elle laisse les corps se salir, les alliances se fissurer, les ambitions se cogner à la boue du réel.
Du coup, le contraste est d’autant plus cruel. D’un côté, des intrigues qui accélèrent, qui mordent, qui préparent des affrontements. De l’autre, un sous-intrigue qui s’installe comme un invité qui ne comprend pas que la soirée est finie. Et on connaît la chanson : dans les grandes franchises, la tentation du détour mystique sert souvent de cache-misère élégant. On habille le ralentissement avec du symbolisme, on saupoudre de visions, on appelle ça de la profondeur, et hop, le tour est joué. Sauf que le spectateur, lui, n’est pas né de la dernière pluie de dragon. Quand la série veut faire de l’ombre un argument, elle oublie que l’ombre, au cinéma comme à la télé, doit toujours finir par dessiner quelque chose.
La patience des fans a ses limites, même à Westeros
Il ne s’agit pas de réclamer une autoroute narrative. Personne ne demande à House of the Dragon de devenir un résumé PowerPoint avec des dragons en bonus. Mais entre l’ellipse paresseuse et le marécage dramatique, il existe un milieu. La saison 2 avait déjà payé le prix d’une structure trop étirée, avec une montée en tension qui n’aboutissait pas vraiment. La saison 3, elle, a l’occasion de corriger le tir. Refaire Harrenhal comme si le public n’avait rien retenu du précédent passage, c’est prendre le risque de transformer une série de prestige en machine à répéter ses propres obsessions.
Et c’est peut-être là le péché originel de cette nouvelle salve : vouloir montrer que les Targaryen sont des monstres sacrés de tragédie, tout en oubliant qu’un monstre sacré, ça doit aussi savoir quitter la scène au bon moment. Sinon, il ne reste plus que la pose. Et la pose, au bout d’un moment, ça fait cher payé le siège. À force de tourner autour du feu, on finit par ne plus voir que la fumée.
Alors oui, Aemond peut bien continuer à errer dans les couloirs de pierre, à croiser ses démons, à rejouer la symétrie avec Daemon. Mais si House of the Dragon veut vraiment finir en beauté, il va falloir que Harrenhal cesse d’être un parking narratif. Parce qu’à Westeros comme ailleurs, le temps perdu ne revient jamais avec une armure en or.
Bande-annonce VF de House of the Dragon
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




