Paramount+ a longtemps fait figure de parent pauvre dans la grande foire du streaming, mais à force de recycler ses franchises, de miser sur Taylor Sheridan et de laisser respirer quelques séries bien tordues, la plateforme a fini par se fabriquer une vraie colonne vertébrale. Et pas seulement pour faire joli dans un tableau Excel.
Pour rappel, le service a d’abord existé sous le nom de CBS All Access, lancé en 2014 avant sa mue en Paramount+ en 2021. Depuis, le groupe Paramount Global a progressivement réorienté ses forces vers le numérique, dans un marché où la guerre des abonnements a fait plus de victimes que de gagnants. En 2024, la plateforme revendiquait des dizaines de millions d’abonnés à l’échelle mondiale, portée par un catalogue qui mélange héritage télévisuel, productions originales et extensions de franchises. On est loin du simple placard à contenus. Le vrai sujet, ici, c’est qu’une plateforme ne devient pas intéressante quand elle aligne des titres, mais quand elle commence à avoir une personnalité.
Et c’est précisément là que Paramount+ a cessé d’être un service de second rang pour devenir une machine à séries parfois bancales, souvent ambitieuses, et régulièrement très fréquentables.
Le grand bazar, mais avec du panache
En apparence, le catalogue Paramount+ ressemble à un patchwork un peu foutraque : du Star Trek, du western, du thriller, du judiciaire, du polar et des histoires de serial killers qui partent en roue libre. En réalité, cette dispersion raconte quelque chose de très net sur l’économie actuelle des plateformes. Les studios ne cherchent plus seulement à produire du “contenu” ; ils cherchent des pôles d’attraction, des marques qui retiennent l’abonné, des séries capables de faire exister une identité éditoriale. Paramount, avec ses franchises historiques et ses tentatives plus neuves, a compris qu’il fallait arrêter de courir derrière la tendance du mois. Ou du moins faire semblant avec plus d’élégance que les autres.
Dans cette sélection, on retrouve d’ailleurs un fait intéressant : les séries les plus solides de Paramount+ sont souvent celles qui savent transformer un héritage en terrain de jeu. Star Trek: Lower Decks détourne la mythologie sans la mépriser. The Good Fight prolonge The Good Wife en la rendant plus nerveuse, plus politique, plus acide. 1923 et 1883 exploitent la poule aux œufs d’or Yellowstone en lui donnant une profondeur historique. Bref, la plateforme ne gagne pas quand elle invente tout à partir de zéro, mais quand elle sait passer le flambeau sans se tirer une balle dans le pied. Le recyclage, ici, n’est pas une honte : c’est presque une méthode.
Le western a encore du jus, visiblement
Impossible de parler de Paramount+ sans s’arrêter sur Taylor Sheridan, ce doux forgeron de sagas qui a transformé le western télévisé en empire parallèle. 1883 et 1923 sont deux préquels de Yellowstone, mais ils ne servent pas seulement à remplir des cases dans un univers étendu. Ils donnent du poids, du temps long, de la chair à une dynastie qui, autrement, risquerait de n’être qu’un soap en bottes. 1883 tient par sa sécheresse, son dépouillement, sa manière de faire sentir la poussière, la faim et la fatigue comme des éléments de mise en scène à part entière. 1923, lui, élargit le cadre avec Harrison Ford, Helen Mirren et Timothy Dalton, soit un casting qui a l’air d’avoir été assemblé par un fan de cinéphilie en état de grâce.
Ce qui frappe, c’est le sérieux presque antique de ces séries. Sheridan filme la terre comme une promesse et une malédiction, les familles comme des fiefs, les corps comme des outils usés. On pourrait presque parler d’une tragédie américaine en plusieurs saisons, avec ses demi-dieux fatigués et ses héritiers trop orgueilleux pour lâcher le manche. Le western n’est pas mort : il a juste changé de costume et trouvé un meilleur avocat.
Quand le monstre de la semaine mord encore
À l’autre bout du spectre, Evil rappelle qu’un bon concept peut tenir quatre saisons sans se dissoudre dans sa propre mécanique. La série de Michelle King, Robert King et Liz Glotzer commence sur CBS avant de migrer vers Paramount+, et ce déplacement lui fait un bien fou. Sur le papier, on a un trio d’enquêteurs confronté à des phénomènes démoniaques, à des manipulations psychologiques et à des zones grises où la foi, la science et la paranoïa se disputent le cadre. Dans les faits, c’est beaucoup plus pervers que ça : Evil adore brouiller les pistes, jouer avec le doute, puis lâcher une scène qui vous remet les idées en vrac.
Ce n’est pas juste une série d’horreur. C’est un procedural qui a compris que le monstre de la semaine pouvait encore être une forme de luxe narratif, à condition d’avoir de l’esprit, du rythme et une vraie ligne de tension. Katja Herbers, Mike Colter et Aasif Mandvi y forment un trio d’une belle précision, jamais écrasé par le dispositif. Et quand la série bascule vers le streaming, elle gagne en liberté, en étrangeté, en audace. Comme quoi, parfois, il suffit de desserrer un peu le collier pour que la bête commence enfin à respirer.
Les avocats, les flics et les autres gens qui ont des ennuis
Autre valeur sûre du catalogue : The Good Fight. Le spin-off de The Good Wife part d’un désastre financier pour Diane Lockhart, incarnée par une Christine Baranski impériale, et transforme cette chute en laboratoire politique. La série, créée par Michelle et Robert King, a eu le bon goût de ne pas se contenter d’être “la suite de”. Elle a pris le relais, oui, mais pour aller plus loin dans la satire, la colère, l’absurde administratif et le commentaire social. On y sent le monde se fissurer en direct, avec cette élégance un peu venimeuse qui fait tout le sel des Kings.
Ce qui la distingue des autres séries judiciaires, c’est sa capacité à rester autonome tout en captant l’air du temps sans se vautrer dans le sermon. Les épisodes parlent du droit, du pouvoir, des médias, des rapports de classe, mais sans transformer le bureau des scénaristes en amphithéâtre. C’est vif, sec, souvent drôle malgré lui, et surtout porté par une actrice qui donne à chaque réplique une petite décharge électrique. Une série d’avocats qui sait encore mordre, ça mérite déjà un peu de respect.
Le crime, la famille et le reste du bazar
Dans un autre registre, Mayor of Kingstown et Dexter: Resurrection montrent que Paramount+ aime aussi les récits où tout le monde ment, trahit ou survit comme il peut. La première, coécrite par Taylor Sheridan et Hugh Dillon, plonge dans une ville dominée par le système carcéral, avec Jeremy Renner en médiateur de l’enfer local. C’est sombre, tendu, souvent étouffant, mais la série sait installer une pression dramatique qui ne retombe presque jamais. Renner y trouve un rôle taillé pour sa manière de jouer l’usure et la menace contenue. Pas de fioritures, pas de grand discours : juste des rapports de force qui grincent.
Dexter: Resurrection, elle, joue une autre partition : celle du retour impossible qui devient soudain très amusant. Michael C. Hall reprend son tueur fétiche, cette fois embarqué dans une intrigue new-yorkaise où s’invitent Peter Dinklage, Uma Thurman et Krysten Ritter. Le concept tient du coup de poker, et c’est justement ce qui le rend si plaisant. On sent la franchise prête à tout pour continuer à exister, mais avec assez d’autodérision pour ne pas se prendre pour une tragédie grecque. Quand une série de serial killer commence à avoir le sens du spectacle, on n’est plus dans le simple revival : on est dans la survie chic.
Le petit bijou qui fait la différence
Au milieu de ces grosses machines, Rabbit Hole reste l’exemple de la série qui aurait mérité plus de temps, plus de saisons, plus d’espace pour déployer son espionnage corporate et ses faux-semblants. Avec Kiefer Sutherland en homme traqué, la série joue la carte du thriller paranoïaque avec une vraie nervosité, un goût pour les retournements et cette énergie de série qui sait qu’elle doit frapper vite. Elle n’a duré qu’une saison, ce qui, dans le grand théâtre du streaming, ressemble presque à une injustice de bureau. Mais quelle saison.
Et puis il y a Joe Pickett, western contemporain plus modeste, plus direct, qui rappelle qu’une série n’a pas besoin d’un budget de mastodonte pour tenir debout. Son intérêt tient à sa sobriété, à son ancrage familial, à sa manière de faire du quotidien un terrain de conflit. Rien de clinquant, rien de tapageur. Juste une narration qui avance sans faire de manières. Parfois, le meilleur argument d’une plateforme, c’est encore une série qui ne cherche pas à se prendre pour un événement mondial.
Au fond, Paramount+ a trouvé sa meilleure arme en cessant de vouloir plaire à tout le monde. Elle a laissé cohabiter les héritages sacrés, les relectures malignes et les séries de genre qui ont encore du chien. Ce n’est pas toujours propre, ce n’est pas toujours d’une cohérence absolue, mais c’est vivant. Et dans le streaming actuel, c’est déjà beaucoup. Reste à savoir combien de temps la plateforme pourra continuer à faire tenir ce drôle d’équilibre sans que quelqu’un, quelque part, décide encore de tout rebattre les cartes. On connaît la chanson. Elle finit rarement en fanfare.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




