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    Nrmagazine » The Trojan Women : le contrechamp bouleversant à The Odyssey de Christopher Nolan
    Blog Entertainment 19 juillet 20266 Minutes de Lecture

    The Trojan Women : le contrechamp bouleversant à The Odyssey de Christopher Nolan

    Le film de Michael Cacoyannis renverse l’épopée en tragédie des survivantes, et ça fait un bien fou au mythe
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    Christopher Nolan remet Homère au centre du jeu avec The Odyssey, et voilà qu’on redécouvre un film qui regarde la guerre non pas depuis le cheval de bois, mais depuis les ruines. The Trojan Women de Michael Cacoyannis, sorti en 1971, est le genre de contrechamp qui vous remet les idées en place.

    Le timing est presque trop beau. D’un côté, une nouvelle adaptation d’Homère qui relance la machine à fantasmes autour de l’Antiquité, des héros, des retours impossibles et des grandes fresques à l’ancienne. De l’autre, un long métrage qui s’intéresse à ce qu’on laisse derrière soi quand les vainqueurs ont déjà sabré le champagne. Entre les deux, il y a plus qu’un simple écart de ton : il y a une fracture morale, historique, presque politique. Et c’est précisément là que The Trojan Women devient précieux. Pas comme objet de musée. Comme gifle élégante.

    Pour rappel, la pièce d’Euripide date d’environ 415 av. J.-C., soit deux siècles après L’Odyssée attribuée à Homère. Le film de Cacoyannis, lui, arrive en 1971, en pleine période où Hollywood et l’Europe aiment encore les grands récits antiques, mais commencent aussi à les regarder de travers. Michael Cacoyannis, cinéaste chypriote grec, n’en est pas à son coup d’essai : il avait déjà ouvert sa trilogie de tragédies grecques avec Electre en 1962. Ici, il adapte le texte avec la traduction d’Edith Hamilton et choisit l’anglais, avec Katharine Hepburn, Vanessa Redgrave, Geneviève Bujold, Irene Papas et Brian Blessed. Du lourd. Du très lourd. Et surtout un film qui comprend que la guerre ne s’écrit pas seulement avec des vainqueurs, mais avec des survivantes.

    Le vrai coup de force de The Trojan Women, c’est de déplacer le centre de gravité du mythe : on ne contemple plus la gloire, on encaisse l’après.

    Les héros sont partis, les dégâts restent

    Dans la plus pure tradition des tragédies grecques, le film ne cherche ni le réconfort ni la catharsis facile. Il s’installe dans l’attente, le deuil, l’humiliation. Pas de dieux à l’écran ici, ce qui resserre encore davantage le piège : les femmes de Troie n’ont même pas la consolation d’un ciel qui s’en mêle. Le texte garde quelque chose de théâtral, presque frontal, et oui, ça peut paraître raide à certains regards contemporains. Mais c’est oublier que cette rigidité fait partie du dispositif. Cacoyannis ne veut pas faire du cinéma de mouvement. Il veut faire du cinéma d’écrasement. On n’est pas là pour admirer un péplum chic, mais pour regarder la violence en face, sans filtre ni parade.

    Ce qui rend l’ensemble si fort, c’est aussi l’usage des stars. Hepburn et Redgrave ne sont pas là pour faire joli dans le cadre : elles servent de relais émotionnels à un texte qui parle d’une douleur collective, presque anonyme, mais qui a besoin de visages pour exister à l’écran. Hepburn, en Hécube, tempère sa diction légendaire pour atteindre une vulnérabilité rare. Redgrave, en Andromaque, pousse la détresse jusqu’à une forme de cri minéral. Geneviève Bujold, en Cassandre, apporte cette folie prophétique qui fait toujours vaciller les récits de guerre. Quant à Irene Papas, elle donne à Hélène une ambiguïté délicieuse, presque insolente. Bref, le casting ne joue pas la carte du prestige décoratif : il sert de caisse de résonance. Et ça change tout.

    Affiche de The Trojan Women
    Affiche de The Trojan Women

    Quand la tragédie devient anti-bunker

    À ce stade, on comprend pourquoi le film résonne si bien avec les débats contemporains autour des récits de guerre. Le cinéma de front, de bataille, de camaraderie virile, on connaît la chanson. All Quiet on the Western Front ou Saving Private Ryan ont installé leurs propres monuments. Mais que fait-on des civils, des femmes, des enfants, de ceux qui subissent la guerre comme une condamnation sans appel ? The Trojan Women répond sans trembler : on les regarde, on les écoute, on les laisse occuper le centre du cadre. Le film ne glorifie rien ; il accuse, il insiste, il refuse l’amnésie.

    Et c’est là que le parallèle avec The Odyssey devient plus intéressant qu’un simple effet de programmation. Nolan travaille le retour, la quête, la légende du héros qui traverse les épreuves pour rentrer chez lui. Cacoyannis, lui, filme l’impossibilité du retour, ou plutôt le fait que le retour ne signifie rien quand la maison a brûlé. Même le mot “victoire” sonne creux. On pense à ces récits récents qui déplacent le point de vue vers les femmes de la guerre de Troie, comme A Thousand Ships de Natalie Haynes ou The Silence of the Girls de Pat Barker. Le mythe ne tient plus seulement par les exploits d’Achille ou d’Ulysse ; il tient aussi par les corps qu’ils laissent derrière eux. Et ça, franchement, ça pique un peu plus que les grandes fanfares héroïques.

    La bibliothèque, le streaming et le pied de nez

    Autre valeur non négligeable : The Trojan Women est disponible en streaming gratuit sur Kanopy, via certaines bibliothèques publiques ou des identifiants universitaires. Pas besoin de dégainer la carte bleue pour aller voir ce que vaut cette pièce de résistance. Ce détail n’est pas anecdotique : il replace le film dans une circulation discrète mais vivante, loin du statut d’objet poussiéreux qu’on colle trop vite aux tragédies antiques. On parle d’un film de 1971, pas d’une relique à contempler à distance respectable. Et si l’on veut mesurer la modernité de Cacoyannis, il suffit de relire la dédicace finale du film, adressée à celles et ceux qui s’opposent à l’oppression de l’homme par l’homme. Le genre de formule qui ne vieillit pas parce que, hélas, l’histoire s’obstine à lui donner raison.

    Alors oui, après The Odyssey, on peut très bien filer vers les aventures maritimes, les monstres, les dieux, les retours et les tempêtes. Mais on peut aussi prendre la route inverse et aller voir ce qu’il reste quand la guerre a déjà gagné. C’est moins confortable, évidemment. C’est aussi beaucoup plus honnête. Le mythe, au fond, n’a jamais été aussi vivant que quand il cesse de flatter les vainqueurs.

    Et puis, entre nous, si un film gratuit vous tend la main pour vous rappeler que l’Antiquité n’a jamais été qu’un terrain de jeu pour demi-dieux en armure, ce serait dommage de faire la fine bouche. On a vu pire façon de prolonger la séance.

    nrmagazine
    Vincent Bazire

    Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.

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