Sur Netflix, Joko Anwar’s Nightmares and Daydreams fait partie de ces séries qu’on a regardées de travers parce qu’elles viennent d’ailleurs, puis qu’on regrette d’avoir snobées. Sept épisodes, une Indonésie traversée par le surnaturel et un cinéaste qui connaît ses classiques : l’objet a tout du petit miracle discret.
À l’heure où la plateforme aligne les franchises maison, les formats calibrés et les séries qui veulent surtout ne froisser personne, cette anthologie signée Joko Anwar arrive comme un rappel salutaire : l’horreur télévisée peut encore avoir du nerf, du fond et un vrai point de vue. Le bonhomme n’est pas un inconnu pour les amateurs de genre. Depuis son premier long métrage, Joni’s Promise en 2005, il a surtout bâti une réputation de fer de lance du cinéma fantastique indonésien, avec Satan’s Slaves en 2018, son remake libre d’un film de 1980, puis Satan’s Slaves: Communion en 2022, sans oublier Gundala en 2019 et Grave Torture en 2024, qui a récolté 17 nominations au Festival du film indonésien cette année-là. Bref, on n’est pas face à un dilettante venu faire mumuse avec deux jump scares et un néon bleu. On est face à un auteur qui sait très bien comment faire trembler un récit sans le vider de sa substance.
Et c’est précisément là que Nightmares and Daydreams devient intéressant : sous ses airs d’anthologie, la série joue en réalité la carte du grand puzzle métaphysique.
Pas juste des frissons, un plan de bataille
La série aligne sept histoires situées à Jakarta, avec des personnages ordinaires qui se retrouvent confrontés à des phénomènes qui débordent du réel : un chauffeur de taxi qui place sa mère dans une maison de retraite maudite, un couple fauché qui adopte un orphelin pas si anodin, une romancière dont la vie commence à mimer ses propres fictions, une communauté de pêcheurs menacée d’expulsion, un homme qui découvre l’hypnose et en paie le prix, une experte en diamants lancée à la recherche de sa sœur disparue. Sur le papier, ça ressemble à une collection de cauchemars séparés. En pratique, tout converge vers une narration plus vaste, étirée sur plusieurs décennies, qui finit par recoller les morceaux au lieu de les laisser flotter dans le vide. Ce n’est pas une simple anthologie : c’est une machine à fantasmes qui cache son moteur sous des épisodes apparemment autonomes.
Le plus malin, c’est que Joko Anwar ne copie pas la mécanique de The Twilight Zone à la lettre. Pas de présentateur goguenard, pas de petit cérémonial d’ouverture à l’ancienne. On est davantage du côté de Black Mirror dans la forme, sauf qu’ici les récits ne se contentent pas d’être des variations thématiques : ils s’aimantent, se répondent, se contaminent. Et ça change tout. Là où tant de séries anthologiques se contentent d’empiler des concepts, celle-ci construit une tension de fond, presque romanesque, qui donne envie de voir comment chaque fragment va finir par mordre le suivant. Franchement, ça a plus de tenue que bien des séries qui se prennent pour des monuments parce qu’elles ont trois filtres gris et un générique qui fait sérieux.
Jakarta, ses fantômes et ses factures
Ce qui donne à l’ensemble sa vraie densité, c’est aussi le terreau politique et social. Joko Anwar l’a dit à Tudum : il voulait creuser la question des extraterrestres en la rapprochant de quelque chose de proche pour le public indonésien, tout en y injectant des thèmes sociaux et politiques. Et là, la série cesse d’être une simple variation sur l’inquiétante étrangeté. Elle parle d’inégalités économiques, de mémoire collective, de communautés fragilisées, de peurs très concrètes qui prennent la forme du fantastique. Le surnaturel n’est pas un vernis, c’est le langage choisi pour raconter un pays et ses tensions. Autrement dit, les monstres ne tombent pas du ciel : ils sortent du quotidien.

Ce positionnement explique aussi pourquoi la série a pu passer sous le radar d’une partie du public international. Netflix a beau diffuser l’ensemble des sept épisodes dans le monde entier, on reste face à une œuvre enracinée dans un contexte national précis, loin des automatismes anglo-saxons qui dominent souvent la conversation autour des séries de genre. Résultat : moins de bruit, moins d’algorithme, moins de réflexe pavlovien. Mais les chiffres de réception disponibles disent quand même quelque chose : la série affiche 88 % d’avis critiques favorables sur Rotten Tomatoes, sur la base de huit critiques seulement, et les retours de spectateurs sur les réseaux vont dans le même sens, saluant une mise en scène soignée, des épisodes de plus en plus solides et une atmosphère franchement poisseuse. Pas besoin d’un raz-de-marée pour sentir qu’il y a là un vrai objet de cinéma étiré en format télé.
Le cousin lointain de Black Mirror, avec plus de chair
On pourrait s’arrêter à la comparaison facile avec Black Mirror, mais ce serait un peu court. Chez Charlie Brooker, la satire technologique fonctionne souvent comme une balle tirée dans le pied du présent. Chez Joko Anwar, la logique est plus organique, plus charnelle, plus enracinée dans un territoire et dans une histoire. La série n’essaie pas seulement d’être maligne ; elle veut être habitée. C’est là qu’elle rejoint les grands récits fantastiques : ceux qui utilisent le monstre pour parler de classe, de famille, de perte, de transmission. Rod Serling l’avait compris avant tout le monde, et Anwar reprend ce flambeau sans le singer. Le résultat, c’est une anthologie qui pense autant qu’elle fait peur, et ce n’est pas si courant sur une plateforme où la peur est souvent réduite à un produit d’appel.
Le casting, lui, sert cette ambition sans chercher à voler la vedette au dispositif. On est dans une série d’ensembles, pas dans un one-man show déguisé. Les performances soutiennent les bascules de ton, les effets spéciaux restent au service du trouble, et la mise en scène garde assez de précision pour que chaque épisode ait sa propre texture. C’est sans doute ce qui explique les réactions enthousiastes de certains critiques, comme Paul Lê de Bloody Disgusting, qui a parlé d’un grand voyage dans l’esprit du cinéaste indonésien, ou James Marsh du South China Morning Post, qui a relevé la manière dont la série mêle horreur, science-fiction et histoire économique du pays. Des formules qui, pour une fois, ne sentent pas le compliment automatique. Quand la critique s’accorde à dire qu’une série dépasse la somme de ses morceaux, on tend l’oreille.
Le genre a encore des dents, et ça fait du bien
Ce qui frappe au bout du compte, c’est la confiance du projet. Pas cette confiance arrogante des productions qui se croient géniales parce qu’elles ont un budget marketing gonflé comme un ballon de baudruche, mais une assurance de mise en scène, de ton et d’écriture. Joko Anwar ne cherche pas à plaire à tout le monde, et c’est précisément ce qui rend Nightmares and Daydreams si fréquentable pour les amateurs de séries qui ont encore un peu de mémoire. On y sent l’ombre de The Twilight Zone, la rigueur de l’anthologie classique, la nervosité du genre contemporain, mais aussi quelque chose de plus rare : une vision. Pas une posture. Pas un concept pitché en réunion. Une vision, avec ses obsessions, ses fantômes et ses cicatrices. Et ça, sur Netflix, ça mérite mieux qu’un simple clic distrait entre deux recommandations tièdes.
Alors oui, la série n’a pas eu le même bruit que les mastodontes anglo-saxons. Oui, elle vient d’un cinéma encore trop peu regardé par le grand public occidental. Mais c’est justement là que le plaisir commence : quand on tombe sur une œuvre qui ne nous attendait pas, qui n’a pas été emballée pour nous séduire à tout prix, et qui finit par nous coller à la peau. On appelle ça une découverte, ou un petit coup de chance. Dans le cas de Joko Anwar, on peut aussi appeler ça un avertissement : le prochain grand frisson ne viendra peut-être pas d’où on l’attend. Et ça, ma foi, c’est plutôt bon signe.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




