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    Nrmagazine » Cinq dystopies oubliées qui n’ont pas pris une ride au cinéma
    Blog Entertainment 9 juillet 20267 Minutes de Lecture

    Cinq dystopies oubliées qui n’ont pas pris une ride au cinéma

    De Godard à Ben Wheatley, cinq films qui regardent notre présent avec un sale petit sourire
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    On a beau nous vendre chaque année le futur comme une promesse de design lisse et de gadgets propres sur eux, le cinéma dystopique, lui, préfère toujours montrer la facture. Entre paranoïa politique, violence de classe et technologie qui tourne au cauchemar, ces cinq films ont gardé une sale allure de miroir tendu à notre époque.

    La dystopie, au fond, c’est l’art de prendre le présent, de le tordre un peu, puis de le laisser pourrir à feu doux. Depuis les années 1960, le cinéma s’en sert comme d’un laboratoire moral : on y teste l’autoritarisme, la marchandisation des corps, la surveillance, la ségrégation sociale, bref tout ce qu’on adore refouler jusqu’au moment où ça nous saute à la figure. Et si certains titres ont fini dans les marges de l’histoire officielle, ils n’ont pas perdu leur mordant. Au contraire. À l’heure où les plateformes recyclent les mêmes franchises et où le monde réel fait parfois de la surenchère sans demander la permission, ces œuvres rappellent qu’un bon film d’anticipation ne prédit pas l’avenir, il le démasque. Leur force, c’est de ne jamais avoir été vraiment “du futur” : ils parlaient déjà de nous.

    Et c’est là que ça devient intéressant : ces films oubliés n’ont pas seulement tenu le choc, ils ont gagné en précision.

    Godard, ou la science-fiction en imperméable froissé

    Avec Alphaville (1965), Jean-Luc Godard ne fait pas semblant de jouer au grand architecte du space opera. Il prend Eddie Constantine, son Lemmy Caution de polar, et le jette dans une ville gouvernée par la logique froide d’un ordinateur central, Alpha-60. Résultat : une dystopie sans chrome clinquant, sans vaisseaux, sans grands effets, juste une société déshumanisée qui ressemble à Paris en version plus sinistre. Le film est produit par Athos Films et porté par Howard Vernon et Anna Karina, dans une mécanique de faux polar qui finit par ressembler à une autopsie du langage lui-même.

    Ce qui frappe encore aujourd’hui, c’est la manière dont Godard relie contrôle politique et appauvrissement des mots. Quand les sentiments deviennent suspects et que la pensée se réduit à des automatismes, on n’est pas loin de certaines formes modernes de novlangue, version bureau open space et algorithmes bien polis. Le film avance à pas feutrés, mais il vise juste. Chez Godard, la dystopie n’a pas besoin de lasers : elle porte un col de chemise et parle très bas.

    La chasse aux pauvres, version grand guignol australien

    Brian Trenchard-Smith, lui, n’a jamais eu le goût du minimalisme. Dans Turkey Shoot (1982), aussi connu sous le titre Escape 2000, il balance Steve Railsback et Olivia Hussey dans un futur de 1995 où les “déviants” sont envoyés en camp de rééducation avant d’être livrés à des riches qui les chassent pour le sport. On est quelque part entre The Most Dangerous Game et Escape from New York, avec une énergie de série B qui ne demande pardon à personne. Le film, distribué par Roadshow Film Distributors, assume son goût pour la violence outrée, les sadismes de gardiens et les fantasmes de révolte.

    Ce qui le rend encore regardable, c’est sa franchise brutale : la classe dominante ne se contente pas d’exploiter, elle s’amuse. On connaît la chanson, mais ici elle est jouée à la tronçonneuse. Trenchard-Smith comprend un truc que beaucoup de dystopies trop sages ratent : le spectacle de la cruauté est souvent le cœur même du système qu’on prétend critiquer. Ça tabasse, ça ricane, et ça dit une vérité bien plus sale que bien des films “sérieux”.

    Le sexe, la loi et le désert : le futur en mode panne affective

    Dans Cherry 2000 (1988), Steve De Jarnatt imagine un monde où l’intimité est devenue un contrat presque administratif, et où l’amour se négocie comme un litige. David Andrews y cherche une réplique de sa compagne robotique, Cherry, incarnée par Pamela Gidley, et traverse un paysage post-apocalyptique avec l’aide d’Edith, jouée par Melanie Griffith. Le film, produit par Orion Pictures, a l’air d’une fantaisie de série B lubrique, mais il touche à quelque chose de très juste : la tentation de préférer une affection programmable à la friction du réel.

    Avec le recul, le film a pris une allure presque prophétique dans sa manière de capter la peur du lien, la bureaucratisation du désir et la fuite vers des relations sans aspérités. On peut sourire de son concept, mais il a ce petit parfum de vérité qui colle à la peau. Les applis de rencontre, les fantasmes d’assistance émotionnelle, les conversations sous contrôle permanent : tout ça n’a pas rendu le film ringard, au contraire. Il avait compris avant tout le monde que le futur sentimental serait peut-être surtout un gigantesque contournement de l’autre.

    La prison en version haute technologie, merci de ne pas respirer

    Avec Fortress (1992), Stuart Gordon transforme la prison futuriste en machine à broyer les corps et les familles. Christopher Lambert y joue un homme condamné pour avoir voulu un deuxième enfant dans un État où la natalité est strictement surveillée. Le décor, une forteresse high-tech, aligne les punitions automatisées, les cyborgs armés et les dispositifs de torture pilotés à distance. Le film, distribué par Dimension Films, pousse le concept jusqu’au bout du malaise : quand la justice devient un système entièrement mécanisé, l’arbitraire prend simplement une interface plus propre.

    Gordon, qui n’a jamais eu peur du cinéma de genre à grosses coutures, trouve ici un terrain parfait pour son goût du B-movie nerveux. Mais le film n’est pas qu’un délire d’exploitation : il parle d’un monde où la technologie ne corrige pas la violence institutionnelle, elle la rend plus efficace. Et ça, on commence à connaître la musique. Le vrai monstre n’est pas la machine : c’est l’idée qu’elle rendrait l’injustice plus neutre.

    Quand le luxe devient une cage dorée

    Ben Wheatley, avec High-Rise (2015), adapte J. G. Ballard et enferme Tom Hiddleston, Jeremy Irons et Luke Evans dans une tour où la hiérarchie sociale se lit à l’étage près. Le bâtiment, ultra-moderne, offre tout : piscine, école, supermarché, salle de sport. Autrement dit, la promesse parfaite du confort contemporain. Sauf que le système se dérègle, les coupures se multiplient, les tensions montent, et le huis clos se transforme en guerre tribale. Le film, produit par StudioCanal, a beau avoir déconcerté à sa sortie, il reste l’une des plus belles traductions de Ballard au cinéma.

    Ce qui le rend si actuel, c’est qu’il ne cherche pas un grand méchant extérieur. La catastrophe vient de l’intérieur, de la classe, du désir de domination, du confort qui se change en poison lent. Wheatley filme une société qui se croit civilisée parce qu’elle a des ascenseurs et des services intégrés, puis la regarde redevenir primitive à la première panne. On n’est pas loin d’un diagnostic très ballardien : la modernité ne nous sauve pas, elle nous donne juste un décor plus chic pour nous déchirer. Le progrès, ici, n’a rien d’un rempart ; c’est juste une belle cage avec vue.

    Au fond, ces cinq films n’ont pas gagné en actualité parce que le monde leur a donné raison. Ils ont gagné parce qu’ils n’ont jamais prétendu autre chose que ceci : derrière la promesse du futur, il y a souvent la vieille histoire humaine, avec ses hiérarchies, ses pulsions et ses petites lâchetés. Et ça, on peut le repeindre en néon, en chrome ou en interface tactile, ça reste la même sale affaire. Alors oui, certains de ces titres sont oubliés. Mais l’oubli, dans ce cas, tient surtout à notre mémoire de poisson rouge. Le cinéma, lui, avait déjà rangé les preuves dans le dossier.

    nrmagazine
    Vincent Bazire

    Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.

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