Depuis plus de quarante ans, Evil Dead fait commerce de la douleur, de la boue et du sang en se faisant passer pour une fête foraine. Avec Evil Dead Burn, la saga continue de transformer le supplice en terrain de jeu, et cette fois les acteurs jurent qu’ils ont pris du plaisir à se faire malmener.
Pour rappel, la franchise née en 1981 avec The Evil Dead de Sam Raimi n’a jamais été une simple série de films d’horreur : c’est une machine à fantasmes, un laboratoire de mise en scène, un petit empire du chaos où Bruce Campbell a longtemps incarné l’idiot héroïque par excellence. Entre les suites, le passage par la série Ash vs. Evil Dead et le reboot de 2013, l’ADN n’a pas bougé d’un iota : on entre pour les démons, on reste pour l’inventivité des effets pratiques et pour cette manière très particulière de faire rire quand ça devrait juste nous faire détourner les yeux. En 2023, Evil Dead Rise avait déjà rappelé que la poule aux œufs d’or pouvait encore pondre du sang frais, avec plus de 147 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget estimé à 15 millions. Pas mal pour une saga qui aime autant les tronçonneuses que les bilans comptables. Le vrai luxe d’Evil Dead, c’est de faire du carnage un argument de vente sans jamais perdre son sens du jeu.
Et Evil Dead Burn pousse encore plus loin cette logique : derrière la grimace, il y a un plateau qui semble avoir tourné à la cour de récréation sadique.
Le sang, la sueur et les bonnes blagues
Dans les échanges rapportés par Slashfilm, Souhelia Yacoub, Hunter Doohan et Luciane Buchanan décrivent un tournage exigeant, mais loin du calvaire mythologique qu’on associe souvent à la saga. C’est presque le contre-pied parfait de la légende Evil Dead : on s’attend à des acteurs au bord de la rupture, on découvre des interprètes qui parlent d’énergie collective, de précision physique et d’un plaisir très concret à jouer avec des prothèses, des cascades et des giclées de faux sang. Hunter Doohan insiste sur la montée permanente de la tension, ce qui colle à la grammaire de la franchise : on ne relâche jamais la pression, on la serre jusqu’à l’os. Et quand Luciane Buchanan explique qu’il fallait inventer des gestes, des déplacements, des petites bizarreries physiques à partir d’indications minimales, on retrouve ce qui fait la force de la saga depuis ses débuts : l’horreur n’y est jamais seulement écrite, elle se fabrique dans le corps des acteurs. Chez Evil Dead, la performance n’est pas un supplément de terreur, c’est la matière première du film.
Ce qui frappe aussi, c’est le rapport très libre au plateau. Yacoub, Buchanan et Doohan parlent d’improvisation, de détails inventés sur le moment, de réactions qui viennent enrichir les scènes au lieu de les figer. Dans un genre souvent corseté par la mécanique du jump scare, ce genre de respiration fait du bien. Et puis il y a cette évidence un peu réjouissante : si le film fonctionne, ce n’est pas seulement parce qu’il aligne les litres d’hémoglobine, mais parce qu’il laisse les acteurs exister dans le désordre. On n’est pas dans le musée du gore, on est dans un chantier vivant. Le sale boulot a l’air d’avoir été fait avec le sourire, ce qui est presque suspect dans une saga aussi carnassière.

La “Final Girl” passe à la moulinette
Autre point intéressant : la manière dont Souhelia Yacoub parle de son personnage, Alice, et du mot “feministe” lancé par Sébastien Vaniček au moment de lui proposer le rôle. Elle ne se contente pas d’embrasser l’étiquette de la survivante badass, cette figure devenue un peu trop commode dans le cinéma d’horreur contemporain. Elle veut une héroïne complexe, faillible, traversée par des contradictions, pas une statue de résistance en cuir noir. Et franchement, tant mieux. Le genre a passé des décennies à fabriquer des Final Girls comme on fabrique des trophées : solides, endurantes, fonctionnelles. Mais les meilleures, de Laurie Strode à Erin dans You’re Next, ont toujours tenu parce qu’elles débordaient du cadre. Yacoub semble aller dans cette direction-là : faire d’Alice un personnage qui ne se réduit ni à la survie ni au slogan. Le film gagne quand il cesse de vendre une guerrière et commence à filmer une personne.
Il y a là une petite bascule méta assez savoureuse. Evil Dead a longtemps été le royaume d’Ash, anti-héros grotesque, demi-dieu de pacotille, figure masculine cabossée à coups de tronçonneuse. Depuis quelques années, la franchise cherche à passer le flambeau sans perdre son identité, et ce passage s’écrit aussi par le déplacement du centre de gravité. Le monstre n’est plus seulement dans la cabane, il est dans les rapports de force, les peurs intimes, les corps qu’on abîme et qu’on regarde autrement. Vaniček, cinéaste français propulsé sur un mastodonte américain, semble avoir compris qu’un Evil Dead moderne ne doit pas juste faire plus de bruit : il doit trouver une nouvelle façon de mordre. Sinon, autant tirer une balle dans le pied de la franchise et ranger les dents dans une boîte à souvenirs.
Le vieux démon, la nouvelle chair
Ce qui rend cette sortie intéressante, au-delà du simple plaisir de voir une saga continuer à se réinventer, c’est la rencontre entre une mythologie très codifiée et une génération d’acteurs qui ne joue pas la révérence. Ils ne parlent pas d’un monument sacré à vénérer à distance, mais d’un terrain de jeu à habiter physiquement. C’est peut-être là que Evil Dead Burn peut trouver sa meilleure place : non pas comme un hommage poli, mais comme un opus qui accepte de salir le patrimoine. Les fans de la première heure y verront sans doute la continuité des obsessions de Raimi ; les autres, un film qui sait encore transformer l’excès en style. Et entre les deux, il y a cette zone rare où l’horreur redevient un plaisir collectif, presque enfantin, sauf qu’ici les jouets saignent. La franchise tient parce qu’elle n’a jamais oublié qu’un bon cauchemar doit aussi avoir du panache.
Sorti en salles le 10 juillet 2026, Evil Dead Burn arrive avec cette promesse très simple et très vieille école : faire mal, faire rire, faire sursauter. Rien de révolutionnaire sur le papier, et pourtant tout se joue dans la manière. On peut toujours raconter qu’un film d’horreur est un enfer de tournage ; ici, les acteurs racontent surtout une fête bien dégénérée. Et c’est peut-être ça, le vrai miracle de la saga : nous faire croire, depuis plus de quarante ans, qu’on aime avoir peur pour de bon. Après tout, qui a dit que le carnage ne pouvait pas être un bon moment ?
Bande-annonce VF de Evil Dead Burn
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




