Le cinéma d’histoire alternative adore vendre du vertige : un détail qui bascule, un monde qui déraille, et on se retrouve à imaginer ce qu’aurait été l’Histoire si tout avait légèrement penché de l’autre côté. Sauf que, parfois, le grand « et si ? » se transforme en gros « et alors ? ».
Le sous-genre a pourtant tout pour plaire. Il permet aux studios de brancher un concept de haut vol sur des marques connues, de faire miroiter une uchronie spectaculaire, et de gonfler l’affiche avec des têtes d’affiche qui donnent l’illusion du prestige. Depuis les années 1990, Hollywood a régulièrement tenté le coup avec des productions coûteuses, souvent pensées comme des machines à fantasmes capables de mélanger guerre, mythologie, science-fiction, western ou fantastique. Le problème, c’est qu’un bon point de départ ne fait pas un bon film. Et quand l’exécution patine, le concept se met à boiter comme un cheval de western après trois heures de post-production.
On pense ici à une longue tradition de blockbusters qui veulent faire sérieux tout en racontant n’importe quoi avec aplomb, ou à des projets qui rêvent d’être la nouvelle poule aux œufs d’or des studios. L’histoire alternative, au cinéma, demande une précision de funambule : il faut assumer l’absurde, tenir la logique interne, et surtout ne pas écraser l’idée sous un vernis pompeux. Quand le film oublie de jouer avec son propre délire, il se tire une balle dans le pied.
Et c’est là que les choses deviennent intéressantes : les pires films du genre ne ratent pas seulement leur cible, ils ratent souvent leur ton, leur promesse et parfois même leur raison d’être.
Shakespeare, vampires et autres mauvaises idées très chères
Dans Anonymous (2011), Roland Emmerich s’attaque à la vieille théorie selon laquelle Shakespeare n’aurait pas écrit ses pièces lui-même. Le film, porté par Rhys Ifans, Vanessa Redgrave, Rafe Spall et David Thewlis, déploie une reconstitution luxueuse de l’Angleterre élisabéthaine, avec costumes et décors qui ont visiblement coûté assez cher pour qu’on hésite à lever les yeux au ciel. Mais son hypothèse de départ, en donnant crédit à Edward de Vere comme véritable auteur, finit par saboter ce qui fait la beauté de Shakespeare : l’idée qu’un homme ordinaire puisse produire quelque chose d’immense. C’est un péché originel conceptuel, et le film ne s’en remet jamais tout à fait.
Un peu plus loin dans le classement, Abraham Lincoln: Vampire Hunter (2012) part d’un gag de haut niveau, adapté du roman de Seth Grahame-Smith, avec Benjamin Walker en président-chasseur de morts-vivants. Timur Bekmambetov y orchestre une guerre de Sécession infiltrée par des vampires, ce qui sur le papier a de quoi faire sourire. Mais le long métrage choisit une solennité presque contrariée, comme s’il avait honte de son propre pitch. Résultat : au lieu du grand n’importe quoi assumé qu’on espérait, on obtient un objet raide, qui regarde son idée de travers. À force de vouloir être respectable, le film oublie d’être vivant.
Le grand cirque du blockbuster qui s’emmêle les bottes
En 2011, Cowboys & Aliens tente le mariage entre western et invasion extraterrestre, avec Daniel Craig, Harrison Ford et Olivia Wilde. Jon Favreau adapte un comic book de Scott Mitchell Rosenberg et aligne les signes extérieurs du film de genre hybride : saloons, poussière, bracelets high-tech, créatures venues du ciel. Mais l’ensemble reste trop sage, trop verrouillé, comme si le film craignait d’embrasser son propre délire. Quand on vend un western de science-fiction, on attend une vraie collision, pas un compromis poli. Le film a le chapeau, le flingue et l’ovni, mais pas la folie qui va avec.
Le cas de Wild Wild West (1999) est presque plus cruel encore, parce qu’il incarne le moment où Hollywood croyait pouvoir transformer n’importe quelle vieille propriété en blockbuster de prestige. Barry Sonnenfeld retrouve Will Smith après Men in Black, ajoute Kevin Kline, Salma Hayek et Kenneth Branagh, et engloutit des sommes folles dans un western steampunk où un savant confédéré manchot pilote une tarentule mécanique géante. Le film sort au cœur de l’été 1999, cette saison de tous les excès où The Matrix, Star Wars: Episode I – The Phantom Menace et The Sixth Sense occupaient déjà le terrain. Sauf que Wild Wild West n’a ni la vision, ni le rythme, ni le culot nécessaire. C’est du grand spectacle en roue libre, mais sans moteur. Et quand le budget gonfle plus vite que l’inspiration, on connaît la chanson.
Du prestige en carton-pâte et des univers qui ne prennent pas
The League of Extraordinary Gentlemen (2003) a aussi laissé des traces, et pas seulement parce qu’il a marqué la dernière apparition de Sean Connery au cinéma. L’adaptation du comic d’Alan Moore et Kevin O’Neill voulait réunir Allan Quatermain, Mina Harker, Dorian Gray, Captain Nemo et Tom Sawyer dans une aventure steampunk à l’ancienne. En théorie, l’idée a de la gueule. En pratique, Stephen Norrington et James Robinson livrent un film qui a l’air de courir après l’esprit du matériau sans jamais l’attraper. Le résultat manque de nerf, de singularité et de cette intelligence un peu venimeuse qui faisait la force de la BD. On a le paquetage, pas l’étincelle.
Avec Dracula Untold (2014), Universal a tenté de bricoler un nouveau socle pour son fameux Dark Universe avant même que l’édifice ne s’écroule pour de bon. Luke Evans y incarne Vlad III de Valachie comme un souverain tragique prêt à se damner pour protéger les siens, face à l’Empire ottoman et à un vampire ancien joué par Charles Dance. Gary Shore transforme la figure historique en héros sacrificiel, ce qui lisse tout ce qui pourrait déranger dans le personnage réel. Le film veut poser une origine noble à un monstre, mais il finit par édulcorer la noirceur qui rendait le mythe intéressant. L’ambition de franchise se voit à des kilomètres, et c’est bien le souci : on sent la mécanique avant de sentir le film.
La Grande Muraille et le reste : quand le concept se prend les pieds dans son propre décor
The Great Wall (2016) est sans doute le plus étrange de la bande, parce qu’il vient de Zhang Yimou, cinéaste immense de Hero, Raise the Red Lantern ou To Live, passé ici à son premier grand film en anglais. Avec Matt Damon, Pedro Pascal et une armée de créatures reptiliennes, le cinéaste cherche une synthèse entre wuxia, blockbuster hollywoodien et fresque historique déviante. Il y a des images, du mouvement, de la couleur, du savoir-faire. Mais le film se perd dans son ambition de fusionner des codes qui ne se marient pas si facilement. Le spectacle est là, la cohérence beaucoup moins. À vouloir unir tout le monde, il finit par ne parler à personne.
Au fond, ces films racontent une même histoire : celle d’Hollywood quand il confond le potentiel d’un concept avec sa tenue dramatique. L’histoire alternative fonctionne quand elle ouvre un gouffre de sens, pas quand elle se contente de coller des anachronismes sur un emballage premium. Le cinéma adore les mondes parallèles, les bifurcations et les fausses pistes, mais il exige qu’on tienne la route une fois le virage pris. Sinon, le « et si ? » devient un simple gadget de plus, un joli costume sur un corps absent. Et ça, même notre chère rédaction ne peut pas le maquiller très longtemps.
Alors oui, on peut toujours s’amuser à imaginer une version parallèle où ces films auraient trouvé leur ton, leur nerf, leur folie. Mais dans notre réalité à nous, ils restent surtout des avertissements avec gros budget. Le paradoxe est là : plus ces films veulent réécrire l’Histoire, plus ils finissent par écrire leur propre naufrage.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




