Le studio Khara, maison mère de la psychose métaphysique d’Evangelion, se glisse dans Baahubali: The Eternal War Part 1 pour y fabriquer une séquence animée dédiée. Autrement dit, la saga indienne qui aime déjà les dieux, les guerres et les ralentis se paie un supplément d’apocalypse japonaise. Pas exactement une opération de couture discrète.
Pour comprendre ce que ce rapprochement raconte, il faut revenir à la trajectoire des deux monstres. D’un côté, Baahubali a transformé le cinéma télougou en machine à fantasmes panindienne avec Baahubali: The Beginning en 2015 puis Baahubali 2: The Conclusion en 2017, sous la houlette de S. S. Rajamouli. Le deuxième opus a dépassé les 1 800 crores de roupies dans le monde, soit un raz-de-marée commercial qui a fait passer la franchise du statut de succès régional à celui de mythe industriel. De l’autre, Khara porte l’héritage d’Evangelion, saga née avec Neon Genesis Evangelion en 1995, puis recyclée, réinterprétée, reconfigurée jusqu’aux films Rebuild of Evangelion et à leur conclusion en 2021 avec Evangelion: 3.0+1.0 Thrice Upon a Time. Deux univers obsédés par la fin du monde, deux façons de faire de la catastrophe un langage. Forcément, quand ces deux-là se serrent la main, ce n’est pas pour parler météo.
Ce que ce partenariat dit surtout, c’est la manière dont les franchises contemporaines ont appris à brouiller les frontières entre cinéma d’animation, spectacle live action et circulation mondiale des savoir-faire.
Le grand mix des empires
SlowCurve, société japonaise à l’origine de la mise en relation, prend ici un rôle de chef d’orchestre entre équipes japonaises et internationales. Ce détail compte plus qu’il n’en a l’air. Dans l’économie actuelle du blockbuster, la fabrication d’un film ne ressemble plus à une ligne droite mais à une chaîne de sous-traitance hautement spécialisée, où l’animation devient un fer de lance narratif autant qu’un argument de vente. Quand un studio comme Khara entre dans la danse, il n’apporte pas seulement des dessinateurs ou des techniciens : il amène une grammaire visuelle, une science du choc, une manière de faire monter la tension par couches successives. En clair, le segment animé de Baahubali: The Eternal War Part 1 ne servira pas juste à faire joli. Il doit élargir l’échelle du film, lui donner un souffle de légende pure. Le genre de petit supplément qui change tout, ou qui peut au contraire faire dérailler la machine si l’équilibre est raté.
On est aussi face à un symptôme très net de l’époque : les grandes sagas ne se contentent plus d’un pays, d’une langue ou d’un seul régime d’images. Elles veulent tout absorber, tout mélanger, tout faire circuler. L’Inde a déjà montré avec Baahubali qu’elle pouvait rivaliser avec les mastodontes hollywoodiens sur le terrain du spectacle total. Le Japon, lui, possède une puissance d’exportation de l’animation que Hollywood regarde depuis longtemps avec un mélange d’envie et de respect. Réunir les deux, c’est presque trop logique. Presque. Parce qu’entre l’ampleur mythologique de Rajamouli et la précision quasi clinique de Khara, il faut éviter le péché originel du crossover : l’effet catalogue. Si le mariage tient, on tient un vrai pont culturel ; s’il se loupe, on aura juste un très joli feu d’artifice.
Quand l’animation devient arme lourde
Le choix de confier une séquence dédiée à Khara n’a rien d’anodin sur le plan esthétique. Le studio n’est pas là pour faire de l’ornement, mais pour injecter une densité supplémentaire dans un récit déjà pensé comme une fresque de démesure. L’animation japonaise, surtout quand elle vient d’une maison aussi identifiée, a cette capacité à condenser l’abstraction, à rendre lisible un imaginaire que le live action ne peut pas toujours porter sans tomber dans le kitsch. Et Baahubali flirte déjà depuis ses débuts avec cette frontière-là : ses batailles, ses figures royales, ses élans sacrificiels ont toujours eu quelque chose de l’opéra numérique. Khara peut donc servir de chambre d’écho, voire de chambre de compression, pour pousser encore plus loin la dimension mythologique du projet.
Il y a aussi une lecture méta assez savoureuse. Baahubali parle depuis le départ d’héritage, de filiation, de trône à reprendre, de royaume à refonder. Evangelion, lui, a passé trois décennies à démonter la figure du héros, à faire exploser les attentes du public, à transformer l’animation en terrain de crise existentielle. Les mettre dans le même film, c’est presque confronter deux manières de passer le flambeau : l’une par la grandeur épique, l’autre par la déconstruction nerveuse. Et ça, on ne va pas faire semblant, c’est autrement plus excitant qu’un simple logo de plus au générique. Le vrai enjeu n’est pas la fusion des marchés, mais la collision des mythologies.
Le monde entier au bord du cadre
Ce projet s’inscrit aussi dans une industrie où la circulation internationale des talents devient un argument central. Les studios ne vendent plus seulement une histoire, ils vendent une architecture de production capable de traverser les fuseaux horaires, les cultures et les formats. Ici, la coordination entre équipes japonaises et internationales n’est pas un détail logistique ; c’est presque le sujet lui-même. Le cinéma de franchise moderne adore ces opérations de couture invisible, où l’on fait croire à une continuité organique alors que tout repose sur une mécanique de précision. C’est le revers de la grande machine à fantasmes : plus elle grossit, plus elle dépend d’artisans capables de tenir la barre sans faire sauter le décor.
Reste la question qui fâche un peu, parce qu’elle est toujours là, tapie derrière les annonces de ce genre : est-ce qu’on assiste à une vraie rencontre de styles ou à une simple stratégie d’extension de marque ? Avec Baahubali: The Eternal War Part 1, on sent bien que le film veut élargir son territoire, ouvrir un nouveau chapitre, peut-être même installer une nouvelle fenêtre de diffusion pour la saga. Et Khara lui apporte une caution esthétique redoutable, presque intimidante. Maintenant, il faudra voir si cette alliance produit autre chose qu’un bel objet de plus dans la vitrine des empires. Parce qu’entre l’idée et le choc, il y a parfois un gouffre. Et parfois, au contraire, un sacré coup de canon. On croise les doigts pour la deuxième option, évidemment.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




