Gene Roddenberry n’a pas seulement inventé Star Trek ; il a aussi trouvé une manière très hollywoodienne de mesurer le génie d’une idée : attendre que les gens “sérieux” la jugent impossible. Dans le petit théâtre des pitches de télévision, où les costumes sont souvent plus chers que les idées, cette pirouette baptisée “règle d’Asimov” dit beaucoup sur un créateur qui savait déjà que les décideurs ont parfois le flair d’un grille-pain.
Pour remettre les choses au carré, Star Trek s’arrête en 1969 après trois saisons et une audience qui n’avait rien d’un triomphe. La série ne devient un phénomène qu’au début des années 1970, grâce aux rediffusions en syndication et à une mobilisation de fans devenue légendaire. Roddenberry, lui, n’a pas attendu sagement que la postérité lui rende justice : ancien scénariste télé depuis le milieu des années 1950, passé par Highway Patrol et Have Gun – Will Travel, il repart à l’assaut de la science-fiction avec Genesis II et The Questor Tapes en 1973 et 1974. Deux pilotes, deux idées ambitieuses, deux échecs à l’écran. Mais aussi deux preuves qu’il n’avait pas l’intention de laisser tomber le fer de lance du space opera télévisé.
Et c’est là que l’affaire devient savoureuse : Roddenberry transforme le scepticisme des cadres en boussole créative.
Le pitch qui sent la poudre
Dans une lettre adressée à Isaac Asimov en 1973, Roddenberry explique avoir inventé une règle de lecture très simple : plus les gens “savants” assurent qu’un projet ne marchera pas, plus il a de chances d’être bon. Le principe porte le nom d’Asimov, en hommage à l’écrivain qu’il admire et fréquente. Petite correction de route ensuite, parce que même les prophètes de la télé peuvent se mélanger les pinceaux : il précise qu’il voulait parler d’une proportion directe, pas inverse. Traduction : si le studio fronce les sourcils, on tient peut-être quelque chose.
Ce genre d’anecdote n’est pas qu’un bon mot de scénariste. Elle raconte une époque où la science-fiction télé devait encore se battre pour exister face aux réflexes prudents des chaînes. Genesis II, avec son scientifique propulsé dans un futur post-apocalyptique, et The Questor Tapes, centré sur un androïde à la mémoire trouée, avaient tout pour intriguer. Pas forcément pour rassurer un comité de programmation, évidemment. Hollywood adore les idées neuves, à condition qu’elles ressemblent à ce qu’il connaît déjà.

Asimov dans le rétro, Roddenberry au volant
Le clin d’œil à Isaac Asimov n’est pas anodin. L’auteur de I, Robot avait déjà balisé le terrain avec ses lois de la robotique, ce fameux triptyque qui empêche les machines de se transformer en cauchemar ambulant. Roddenberry, lui, reprend cette grammaire de la SF pour la faire entrer dans son propre imaginaire : moins la peur de la machine que l’espoir d’un futur meilleur, moins le gadget que l’utopie. C’est là que son cinéma de télévision devient intéressant, parce qu’il ne vend pas seulement des concepts, il vend une morale. Un peu grandiloquente, certes, mais franchement plus stimulante que trois réunions de développement à la chaîne.
La blague, c’est que Roddenberry raconte avoir partagé sa “règle” avec les mêmes dirigeants qui la trouvaient si brillante. Et eux, visiblement, ont adoré. On imagine la scène : le patron de chaîne qui hoche la tête, l’air inspiré, pendant qu’on lui explique qu’il vient peut-être de rejeter le prochain succès. Le péché originel d’Hollywood, c’est de confondre prudence et clairvoyance.
Des pilotes, des fantômes et un retour de flamme
Ni Genesis II ni The Questor Tapes ne deviennent des séries au long cours. Roddenberry enchaîne ensuite avec Planet Earth et Spectre, autres tentatives qui ne débouchent pas davantage sur un rendez-vous hebdomadaire. Mais ce n’est pas une histoire d’échec sec ; c’est plutôt celle d’un auteur qui teste, recommence, contourne, et finit par revenir au port d’attache. En 1979, Star Trek: The Motion Picture relance la machine sur grand écran, avant que Star Trek: The Next Generation ne passe le flambeau à une nouvelle génération en 1987. La franchise, elle, deviendra ce que l’on sait : une poule aux œufs d’or, un univers étendu avant l’heure, une fabrique à déclinaisons qui n’a jamais vraiment cessé de tourner.
Ce qui rend cette “règle d’Asimov” si drôle, au fond, c’est qu’elle résume une vérité assez simple : dans les industries culturelles, le bon sens arrive souvent avec trois ans de retard et un attaché de presse. Roddenberry, lui, avait compris que l’innovation se reconnaît parfois à l’inconfort qu’elle provoque. Pas besoin d’en faire un mantra mystique ; juste un bon réflexe de scénariste qui sait flairer la résistance. Quand tout le monde applaudit trop vite, on devrait peut-être commencer à se méfier.
Roddenberry et Asimov disparaissent à quelques mois d’écart, en 1991 et 1992, comme si la SF télé et littéraire perdait en même temps deux de ses vieux capitaines. Reste cette petite règle, mi-sérieuse mi-culottée, qui continue de faire sourire. Et si, au fond, le meilleur test d’une idée était encore de voir qui la juge impossible en premier ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




