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    Nrmagazine » Frank Sinatra, Alan Hale Jr. et Young at Heart : le drôle de carrefour des années 50
    Blog Entertainment 6 juillet 20267 Minutes de Lecture

    Frank Sinatra, Alan Hale Jr. et Young at Heart : le drôle de carrefour des années 50

    Quand Sinatra remonte la pente et qu’un futur Skipper passe presque sous le radar, Hollywood fait son petit numéro
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    Avant que Frank Sinatra ne devienne une machine à légende et qu’Alan Hale Jr. n’embarque pour Gilligan’s Island, les deux hommes se croisent dans Young at Heart (1954), un musical plus malin qu’il n’en a l’air. Derrière ses airs de romance en technicolor, le film raconte surtout un moment charnière d’Hollywood : celui où Sinatra revient d’entre les morts, où Gordon Douglas affine sa mécanique, et où les seconds rôles commencent déjà à écrire leur propre mythologie.

    On parle souvent des années 50 comme d’une décennie de grands récits rassurants, de studios encore puissants et de stars qui règnent sans partage. Sauf que le système, lui, commence à se fissurer de partout : la télévision grignote les foyers, les majors cherchent des formes plus souples, et les vedettes doivent sans cesse réinventer leur image pour ne pas finir au musée des gloires fanées. Frank Sinatra, lui, sort d’un passage à vide assez humiliant pour un demi-dieu de son calibre. Son Oscar pour From Here to Eternity en 1953 lui redonne du souffle, mais c’est Young at Heart qui consolide le retour. Le film arrive en décembre 1954, produit par Warner Bros., dans un Hollywood qui adore les remises à zéro quand elles rapportent du cash et de la lumière. C’est moins un simple musical qu’un petit traité de survie à l’usage des stars en reconquête.

    De son côté, Gordon Douglas n’a rien d’un auteur de vitrine, et c’est précisément ce qui le rend intéressant. Le bonhomme enchaîne les genres avec une aisance presque insolente : le film noir avec I Was a Communist for the FBI en 1951, la SF paranoïaque avec Them! en 1954, puis le musical sentimental avec Young at Heart. Trois territoires, trois climats, une même efficacité. On est loin du cinéaste paresseusement rangé dans la case du faiseur. Douglas sait tenir un cadre, faire respirer un ensemble et laisser les stars faire leur numéro sans perdre la colonne vertébrale du récit. Le type savait que Hollywood adore les chefs-d’œuvre, mais paie surtout pour que ça roule.

    Sinatra en mode renaissance, ou l’art de ne pas claquer la porte

    Dans Young at Heart, Sinatra joue Barney Sloan, compositeur taciturne et un peu abîmé, qui débarque dans une famille où tout le monde semble prêt à tomber amoureux du premier musicien venu. Le rôle lui va comme un gant parce qu’il épouse exactement l’image qu’il travaille alors : celle d’un homme blessé, plus vulnérable que triomphant, mais capable de transformer cette fragilité en magnétisme. Ce n’est pas un hasard si Sinatra n’accepte le projet qu’à une condition simple : que son personnage ne meure pas, contrairement à la version de 1938, Four Daughters, dont le film est librement inspiré. Le geste est révélateur. Là où l’ancien cinéma sacrifiait volontiers les amants maudits, Sinatra veut la survie, la réparation, la possibilité d’un futur. Autrement dit, il ne joue pas seulement dans le film : il négocie avec sa propre légende.

    Et ça marche parce que le timing est impeccable. En 1954, Sinatra vient de signer chez Capitol Records en 1953, puis sort Songs for Young Lovers en janvier 1954. Son interprétation de Young at Heart devient un succès avant même que le film n’arrive en salles, au point d’être élue chanson de l’année par Billboard. Voilà le genre de synchronisation que les studios rêvent de fabriquer à la chaîne : un tube, un long métrage, une image publique qui se renforce de chaque côté. On n’est pas loin de la poule aux œufs d’or, mais avec plus de cigarettes, de costumes bien coupés et de mélancolie sous le vernis. Sinatra ne revient pas seulement au sommet, il y remonte en chantant.

    Affiche de Un amour pas comme les autres
    Affiche de Un amour pas comme les autres

    Le Skipper avant le radeau : Alan Hale Jr. dans la marge

    Pour Alan Hale Jr., Young at Heart n’est pas un rôle de premier plan, et c’est justement ce qui le rend savoureux à regarder rétrospectivement. Avant de devenir le capitaine Jonas Grumby, alias The Skipper, dans Gilligan’s Island en 1964, il passe par une série de seconds rôles où il croise quelques sacrés morceaux de cinéma : Gregory Peck dans The Gunfighter en 1950, Kirk Douglas dans The Big Trees en 1952, puis James Garner dans Up Periscope en 1959. Dans Young at Heart, il incarne Robert Neary, fiancé d’une des filles de la famille Tuttle. Il partage plusieurs scènes avec Sinatra et Doris Day, sans jamais voler la vedette, mais en apportant cette présence solide de comédien de studio que Hollywood utilisait comme du mobilier haut de gamme. Le futur Skipper est déjà là, mais il n’a pas encore embarqué pour sa vraie série culte.

    Ce qui est amusant, c’est que la trajectoire d’Hale Jr. dit quelque chose de l’ancien système hollywoodien : pendant des années, on fabrique des carrières à la marge, on empile les apparitions, on laisse les visages mûrir jusqu’au moment où la télévision, puis la culture de la rediffusion, leur offre une seconde vie. Gilligan’s Island fera de lui une figure familière à des générations qui n’avaient jamais vu Young at Heart. Le cinéma, lui, aura déjà fait son travail de forge. Et dans ce petit film de 1954, on voit presque à l’œil nu un acteur encore en train de chercher sa place dans la grande machinerie. Pas un météore, plutôt un bon vieux navire de soutien.

    Un remake qui préfère la consolation au coup de théâtre

    Young at Heart reprend la matière de Four Daughters sans chercher à singer le drame original. Là où le film de 1938 acceptait la brutalité du destin, celui de 1954 choisit une forme de douceur mélancolique, plus conforme à l’air du temps et, soyons honnêtes, plus vendable. Le récit s’organise autour d’un triangle sentimental élargi, avec Doris Day en tête d’affiche devant Sinatra, ce qui n’est pas rien : la star féminine domine l’affiche, mais le film se construit autour du retour de Barney, ce personnage sombre que Sinatra charge de son propre désenchantement. Doris Day, elle, apporte la lumière, la clarté, la possibilité d’une réconciliation. Le duo fonctionne parce qu’il oppose deux mythologies hollywoodiennes : le crooner blessé et la chanteuse solaire. Le film tient moins du mélodrame que du pacte de réanimation.

    Et puis il y a la mise en scène de Douglas, qui sait garder le tout à hauteur humaine. Pas de grand déploiement tape-à-l’œil, pas de démonstration hystérique : juste une circulation fluide entre les personnages, assez de place pour les chansons, et ce qu’il faut de tension sentimentale pour que le sucre ne devienne pas indigeste. C’est peut-être là que Young at Heart gagne ses galons : dans sa capacité à être modeste sans être plat, commercial sans être vulgaire, et sentimental sans se vautrer. Ce n’est pas le genre de film qu’on brandit comme un totem absolu, mais c’est précisément le genre d’objet qui raconte très bien son époque. Un petit film ? Oui. Un petit film qui sait exactement ce qu’il fait ? Carrément.

    Au fond, le croisement entre Sinatra et Alan Hale Jr. n’a rien d’un hasard anecdotique : il dessine une cartographie très hollywoodienne des trajectoires parallèles, celles des vedettes qui flambent et de celles qui tiennent la maison. L’un revient au centre du jeu, l’autre traverse la décennie jusqu’à trouver son port d’attache télévisuel. Entre les deux, Young at Heart joue les carrefours discrets, ces films qu’on ne cite pas toujours en premier mais qui, quand on gratte un peu, racontent mieux que d’autres la mécanique du star system. Et ça, franchement, c’est tout sauf du décor. Hollywood adore les grands coups d’éclat ; on ferait bien de regarder aussi les virages de biais.

    nrmagazine
    Vincent Bazire

    Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.

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