Vingt-cinq ans après sa sortie, Lagaan n’a pas l’air décidé à prendre sa retraite. Aamir Khan va le présenter à Melbourne pour lancer l’Indian Film Festival of Melbourne, histoire de rappeler qu’un film peut devenir une affaire de mémoire collective sans perdre une once de panache.
Le geste a quelque chose de très juste, presque élégant dans sa simplicité : une projection spéciale de Lagaan aura lieu le 9 juillet à Melbourne, avec Aamir Khan en personne, pour ouvrir le bal de la 17e édition de l’Indian Film Festival of Melbourne. Le festival, lui, se tiendra du 13 au 23 août. On est donc dans un calendrier en deux temps, avec ce qu’il faut de montée en pression et de petit coup de projecteur bien senti. Pas besoin d’en faire des caisses : le film de Ashutosh Gowariker, sorti en 2001, continue de servir de fer de lance à une certaine idée du cinéma indien, ambitieux, populaire, frontalement spectaculaire et pourtant capable de tenir la distance dans les mémoires. Quand un long métrage traverse un quart de siècle sans perdre sa force de frappe, ce n’est plus un simple souvenir, c’est un totem.
À l’époque, Lagaan avait déjà cette allure de pari un peu fou, presque insolent. Produit et porté par Aamir Khan, le film mélangeait fresque historique, drame sportif et récit de résistance coloniale autour d’un match de cricket devenu métaphore politique. Le budget, estimé à environ 250 millions de roupies, en faisait une grosse machine pour le cinéma hindi du début des années 2000, sans parler de la logistique du tournage et de la postproduction d’un film qui ne jouait pas la carte de la modestie. Résultat : un succès critique et public, une nomination à l’Oscar du meilleur film international en 2002, et surtout une place à part dans l’histoire du box office indien. Le film a aussi été pensé comme une œuvre de circulation mondiale, ce qui, à l’époque, n’allait pas de soi pour un opus aussi enraciné dans un imaginaire local. Lagaan, c’est la preuve qu’un film ultra situé peut viser très loin sans se diluer.
En réalité, la projection de Melbourne dit autant quelque chose du film que du festival qui l’accueille. L’Indian Film Festival of Melbourne, lancé en 2010, a progressivement pris de l’ampleur en s’imposant comme une vitrine importante du cinéma indien en Australie. Pour sa 17e édition, le choix de Lagaan n’a rien d’anodin : on ne célèbre pas seulement un anniversaire rond, on active une machine à fantasmes. Aamir Khan, lui, n’est pas juste l’acteur venu faire coucou à la séance photo. Il est l’un des grands architectes du cinéma populaire indien contemporain, un demi-dieu du box office qui a souvent utilisé sa notoriété pour faire passer des films à la fois ambitieux et très calibrés. Le voir revenir sur un titre aussi emblématique, c’est un peu comme si Hollywood ressortait Jaws avec Steven Spielberg pour l’introduire devant une salle comble : le rituel compte autant que l’objet. Il y a des anniversaires qui sentent la naphtaline, et d’autres qui remettent le moteur en route.

Un match, un empire, et un sacré sens du timing
Ce qui fait tenir Lagaan, au fond, ce n’est pas seulement son ampleur, ni même son statut de film culte. C’est sa capacité à transformer un récit de domination coloniale en spectacle de masse sans perdre sa lisibilité. Le cricket y devient une arme dramatique, un terrain de lutte symbolique, et le film trouve là son péché originel et sa grande trouvaille : faire d’un sport parfois opaque pour le public international un moteur de tension universel. Le cinéma indien a souvent excellé dans cette manière de faire cohabiter le mélodrame, le politique et le grand spectacle. Lagaan pousse cette logique jusqu’au bout, avec une assurance qui frôle parfois l’arrogance, mais une arrogance qui a du style, donc on pardonne. Le film ne demande pas qu’on l’admire poliment : il exige qu’on entre dans son jeu.
Le retour d’Aamir Khan à Melbourne rappelle aussi une chose simple : les grands films ne vivent pas seulement dans les salles de leur année de sortie. Ils survivent dans les reprises, les festivals, les projections patrimoniales, les conversations de cinéphiles et les récits de transmission. Dans un marché mondial où la fenêtre de diffusion se resserre, où les plateformes avalent les œuvres à vitesse industrielle, ressortir un film comme Lagaan en événement, c’est refuser de le laisser se dissoudre dans le flux. Et franchement, ça fait du bien. On parle d’un film de 224 minutes, pas d’un petit produit d’appel qu’on consomme entre deux notifications. Ici, la durée fait partie du pacte. On s’installe, on respire, on laisse monter la fièvre. Le cinéma, parfois, c’est aussi accepter de prendre son temps au lieu de se comporter comme un hamster sous caféine.
Aamir Khan, passeur et propriétaire de son mythe
Il y a enfin quelque chose de très malin dans la manière dont Aamir Khan entretient son propre héritage. L’acteur-producteur n’a jamais été un simple interprète interchangeable ; il a construit une image d’auteur populaire, capable de choisir ses projets avec une précision chirurgicale et de les inscrire dans une mémoire plus large que le simple calendrier des sorties. En revenant sur Lagaan, il ne joue pas seulement la carte de la nostalgie. Il réactive son statut de passeur, celui qui sait qu’une carrière se raconte aussi par ses points de fixation. Et puis, soyons honnêtes, il y a un plaisir presque pervers à voir une star de cette trempe revenir saluer un film qui a, lui aussi, pris des allures de monument. On n’est pas dans le petit événement de province, là. On est dans la remise en circulation d’un bloc de cinéma. Quand un acteur devient le gardien de sa propre légende, il ne fait pas que regarder en arrière : il verrouille l’avenir de son mythe.
Reste que cette célébration à Melbourne dit quelque chose de plus large sur la circulation du cinéma indien hors de ses frontières. Il ne s’agit plus seulement d’exporter des titres, mais de fabriquer des rendez-vous, des rites, des moments où la diaspora, les curieux et les cinéphiles se retrouvent autour d’une œuvre qui a déjà prouvé sa capacité à tenir debout toute seule. Lagaan n’a pas besoin d’être vendu comme un produit neuf. Il suffit de le remettre en lumière pour que la mécanique reparte. Et c’est peut-être ça, le vrai luxe : ne pas avoir à forcer la main à un film qui a déjà gagné sa place à l’Olympe. Certains titres vieillissent ; d’autres s’installent, tranquilles, comme des patrons.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




