Netflix aime les castings qui sentent la poudre et le prestige : pour Bad Bridgets, la plateforme a sorti la grosse artillerie, avec Colin Farrell, Steve Coogan, Charlie Heaton et Domhnall Gleeson autour d’Emilia Jones et Alison Oliver. Le projet, signé Rich Peppiatt, le réalisateur de Kneecap, s’annonce comme un thriller historique irlandais qui veut faire du passé un terrain de jeu très contemporain. Et, franchement, quand on aligne ce genre de noms avant même le début du tournage, on ne parle plus d’un simple film de genre : on parle d’une machine à fantasmes bien huilée.
Pour rappel, Rich Peppiatt a gagné une visibilité internationale avec Kneecap, présenté comme un coup de poing pop et politique venu d’Irlande du Nord, entre énergie punk, langue gaélique et insolence joyeusement bordélique. Le voilà qui remonte en selle pour un autre projet ancré dans l’histoire irlandaise, avec un tournage annoncé en juillet en Irlande du Nord. Ce détail n’est pas anodin : dans ce type de production, le décor n’est pas un simple fond de scène, c’est le nerf dramatique, la matière même du récit. Quand l’Irlande devient un thriller, on sait déjà que le paysage va parler autant que les personnages.
Et derrière le vernis du casting, il y a une vraie logique industrielle : Netflix continue de miser sur des œuvres à forte identité locale, mais calibrées pour voyager partout.
Le casting, ce vieux piège à prestige
Colin Farrell, c’est l’aimant naturel. Depuis In Bruges et The Banshees of Inisherin, il a trouvé cette zone rare où le charisme de star et la mélancolie d’acteur se superposent sans se bouffer l’un l’autre. Steve Coogan, lui, amène une autre couleur : l’ironie, le sous-texte, le petit venin britannique qui peut transformer n’importe quelle scène en duel feutré. Charlie Heaton et Domhnall Gleeson complètent l’ensemble avec des trajectoires très différentes, l’un venant d’un imaginaire plus pop et sériel, l’autre d’un cinéma d’auteur et de franchises prestigieuses. Emilia Jones et Alison Oliver, enfin, portent le cœur du projet, et c’est bien vu : au lieu d’empiler des monstres sacrés pour faire joli sur l’affiche, le film semble chercher un vrai équilibre de générations. Le casting ne fait pas que vendre le film, il dessine déjà sa hiérarchie dramatique.
Dans ce genre de montage, on reconnaît la patte Netflix : prendre un récit enraciné dans une identité nationale forte, lui donner une distribution internationale, puis espérer que l’ensemble fasse le grand écart entre le marché local et la consommation mondiale. C’est la vieille recette du prestige globalisé, avec ses vertus et ses petits pièges. Vertu, parce qu’elle permet à des projets ambitieux d’exister. Piège, parce qu’à force de vouloir plaire à tout le monde, on finit parfois par lisser les angles. Mais avec Peppiatt aux commandes, on peut espérer un peu de mordant. Après tout, Kneecap n’avait rien d’un produit tiède sorti du congélateur.
Irlande du Nord, terrain miné et terrain de jeu
Le choix de l’Irlande du Nord pour le tournage n’est pas seulement pratique ou fiscal, même si ces considérations comptent toujours dans l’équation. C’est aussi une manière de remettre le récit dans sa géographie réelle, de lui donner une texture, une humidité, une rugosité que les plateaux trop propres ne savent pas toujours fabriquer. Un thriller historique irlandais qui se tourne sur place, c’est déjà une promesse de matière, de vent, de boue, de pierre froide. Pas besoin d’en faire des caisses : le décor fait déjà une partie du boulot. Le paysage, ici, n’est pas un arrière-plan, c’est un personnage qui ne demande pas la parole.
Ce qui intrigue surtout, c’est la rencontre entre ce cadre et la distribution. Farrell dans un thriller en costumes, Coogan dans un récit historique, Gleeson dans une production Netflix à gros potentiel d’export, ça sent le film qui veut conjuguer densité dramatique et lisibilité immédiate. Le danger, bien sûr, c’est le péché originel de beaucoup de productions de plateforme : avoir l’air plus important qu’elles ne le sont. Mais l’avantage de Peppiatt, c’est justement son goût pour les récits qui ont du nerf, du rythme et une vraie conscience politique. On n’est pas dans le musée des bonnes intentions.
Le pari Netflix : faire du local un produit d’appel
Depuis plusieurs années, Netflix a compris qu’un film ou une série ne devait plus forcément être “universel” au sens le plus plat du terme. Il suffit parfois d’être très situé, très incarné, très reconnaissable pour devenir exportable. C’est la logique qui a porté nombre de productions européennes et britanniques sur la plateforme : une identité forte, un casting vendeur, une promesse de genre claire. Bad Bridgets coche déjà ces cases avec une insolence presque trop parfaite. Reste la question qui fâche : le film saura-t-il transformer cette belle vitrine en vraie proposition de cinéma ?
On a déjà vu tant de productions se casser les dents sur ce point. Un bon casting ne fait pas un bon film, pas plus qu’un décor historique ne fabrique du suspense par magie. Il faut une mise en scène, une tension, un regard. Et c’est là que le nom de Rich Peppiatt devient intéressant : il n’arrive pas en simple exécutant, mais en cinéaste qui a déjà montré qu’il pouvait faire circuler l’énergie d’un groupe, le politique et le spectaculaire dans le même mouvement. Si Bad Bridgets tient sa promesse, ce ne sera pas grâce à son emballage, mais parce qu’il saura mordre là où tant d’autres se contentent de poser.
En attendant, Netflix a fait ce qu’il sait faire de mieux : annoncer un projet qui donne envie d’y croire avant même d’en voir une image. C’est presque un art. Presque. Et parfois, c’est déjà beaucoup.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




