Présenté en compétition au Festival international du film de Shanghai, My Own Last Supper ne se contente pas de faire le tour des tapis rouges : le long-métrage indonésien vise désormais une sortie en salles en Chine continentale, là où la moindre case de distribution se négocie comme un traité diplomatique.
Le projet, porté par la productrice Lyza Anggraheni, a été pensé dès le départ pour parler au public chinois, et pas seulement aux programmateurs en quête de cinéma transnational bien élevé. Autrement dit : on n’est pas face à un petit film qui rêve en douce d’exportation, mais à une stratégie de circulation calibrée pour un marché dont la taille continue de faire tourner les têtes – et les tableurs Excel.
Pour rappel, la Chine reste l’un des rares territoires capables de transformer un film en phénomène économique ou en petit accident industriel, selon l’accueil du public, les quotas, la censure et la météo politique du moment. Dans ce contexte, viser une exploitation en salles sur le continent, après un passage par Shanghai, relève autant du pari artistique que du calcul commercial. Le tout avec un sujet – la diaspora chinoise vue depuis l’Indonésie – qui touche à une histoire longue, sensible, parfois inflammable. Le film veut entrer par la grande porte, mais il devra d’abord convaincre le gardien.
Shanghai, ou le bal des passeports
En apparence, la logique est limpide : un festival A, une première mondiale en compétition, puis la chasse aux partenaires de distribution. Sauf que Shanghai n’est pas Cannes, ni même Venise. C’est un carrefour où l’on vient autant pour repérer des œuvres que pour prendre la température d’un marché national qui pèse lourd, très lourd, sur les décisions de production en Asie.
Le geste de Lyza Anggraheni dit donc quelque chose de plus vaste que le simple destin d’un film. Il dit l’état du cinéma asiatique contemporain, où l’on ne pense plus seulement en termes d’auteur, de prestige ou de circulation festivalière, mais de compatibilité culturelle, de fenêtre de diffusion et de rentabilité potentielle. Le vieux rêve d’un cinéma qui voyagerait sans traduction, c’est joli sur le papier. Dans la vraie vie, ça se négocie sévère en coulisses.
Et puis il y a le symbole : un film indonésien sur la diaspora chinoise cherchant une sortie en Chine. Le miroir est presque trop propre. On dirait un montage de coproduction conçu pour faire oublier que les identités, elles, ne se montent jamais aussi bien que les plans.
Le riz, la route et le box-office
Autre valeur : ce dossier rappelle à quel point le marché chinois reste une poule aux œufs d’or potentielle pour les producteurs de la région. Les chiffres du box-office continental ont beau fluctuer d’une année à l’autre, l’obsession demeure intacte : toucher le public chinois, c’est espérer un effet d’échelle que peu de territoires peuvent offrir. À l’inverse, rater la cible, c’est parfois condamner un film à rester un joli objet de festival, poli, applaudi, puis rangé sur l’étagère des bonnes intentions.
On ne connaît pas encore, à ce stade, le budget de production ni le budget marketing détaillé de My Own Last Supper, mais le simple fait que l’équipe cherche activement des partenaires chinois dit assez bien la nature du projet : un film pensé pour circuler au-delà de son pays d’origine, avec l’idée que le succès ne se joue plus seulement à la qualité du scénario, mais à la capacité d’entrer dans un écosystème de distribution verrouillé. Le film ne vise pas un simple visa : il vise un marché.
Et ce n’est pas anodin. Depuis des années, les cinéastes asiatiques apprennent à composer avec une géographie du box-office où la Chine peut servir de fer de lance, de tremplin ou de mur. Tout dépend du sujet, du contexte, des coupes éventuelles et de la manière dont l’œuvre dialogue avec la mémoire nationale. On a vu plus simple comme plan de carrière.
Une diaspora, deux rives, trois calculs
Surtout, le sujet même du film lui donne une charge méta assez savoureuse. Parler de diaspora chinoise depuis l’Indonésie, c’est travailler une identité en mouvement, une appartenance fragmentée, une mémoire qui circule entre plusieurs récits nationaux. Le cinéma adore ça : les personnages cherchent un foyer, les producteurs cherchent un territoire, et les distributeurs cherchent un point de passage. Chacun sa quête, chacun son petit drame.
Le titre, My Own Last Supper, ajoute encore une couche de lecture. Il y a là quelque chose de sacrificiel, de rituel, presque de testamentaire – comme si le film annonçait d’emblée une mise en scène de la fin, du passage, de la table qu’on quitte ou qu’on renverse. Le genre de proposition qui peut séduire un festival et intriguer un marché, à condition de ne pas se prendre les pieds dans son propre symbolisme. Parce que le grand art du cinéma transnational, c’est aussi ça : dire beaucoup sans finir en salade conceptuelle.
Dans cette affaire, Lyza Anggraheni joue une partition très contemporaine : celle d’une productrice qui pense à la fois l’œuvre, sa circulation et son public potentiel. Ce n’est pas du cynisme pur, c’est la réalité d’une industrie où le film d’auteur doit parfois apprendre à parler le dialecte du commerce pour exister au-delà de sa première projection. Le romantisme festivalier, c’est bien ; le contrat de distribution, c’est mieux.
La belle affaire, ou le grand saut de la Grande Muraille
Reste la question qui fâche un peu : un film conçu pour séduire la Chine peut-il encore garder une vraie singularité ? La réponse n’est pas automatique. Parfois, la stratégie d’accès au marché donne des œuvres lisses, prudentes, presque diplomatiques. Parfois, elle accouche au contraire de films plus tendus, plus malins, qui savent que l’exportation n’interdit pas la morsure. Tout dépend de la dose de calcul et de la dose de cinéma. Et ça, personne ne le sait avant la projection.
Pour l’instant, My Own Last Supper a surtout réussi son premier mouvement : exister à Shanghai, attirer l’attention, et se positionner comme un objet à la fois culturel et commercial. Le reste se jouera dans les bureaux, les négociations, les arbitrages réglementaires – bref, dans ce théâtre gris où se fabrique une bonne partie du destin des films asiatiques contemporains. Pas très glamour. Très décisif.
Alors oui, le film veut manger à la table chinoise. Reste à voir si on lui servira une place, ou seulement un regard en coin.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.




