5 sitcoms des années 2020 déjà taillées pour devenir des classiques

Du vampirisme de Staten Island à l’école publique de Philadelphie, la sitcom n’a pas dit son dernier mot

On nous répète que la sitcom serait en train de crever sous les coups du streaming, du binge-watching et des algorithmes. Sauf que cinq séries des années 2020 viennent gentiment foutre ce enterrement prématuré en l’air.

Depuis le début de la décennie, le genre a changé de peau. La sitcom à 22 épisodes, nourrie par la diffusion hebdomadaire et le rituel du rendez-vous, a perdu du terrain face aux plateformes qui balancent des saisons d’un bloc, souvent au détriment du tempo comique. Et pourtant, au milieu de cette mécanique un peu triste, quelques titres ont réussi à imposer leur cadence, leur ton, leur galerie de personnages et, surtout, leur mémoire immédiate. Ce n’est pas rien : une sitcom classique, ce n’est pas seulement une série drôle, c’est une machine à répliques, à running gags, à figures qu’on a envie de retrouver pendant des années. Le genre n’est pas mort ; il a juste changé de costume.

Dans cette petite sélection, on retrouve des séries lancées à partir de 2020 qui ont déjà tout du futur objet de culte : une adaptation qui dépasse son film d’origine, une satire du show-business d’une cruauté délicieuse, une chronique de la jeunesse new-yorkaise qui a du nerf, un girl group ressuscité par l’absurde, et une comédie de network qui rappelle qu’ABC sait encore fabriquer des rendez-vous populaires sans faire semblant de découvrir le feu. Bref, la sitcom n’a pas disparu. Elle a juste cessé d’être polie.

Et parmi les survivantes, cinq titres se détachent avec une insolence qui sent déjà le classique en devenir.

Les vampires ont pris l’ascenseur, et on a suivi

Commençons par What We Do in the Shadows, adaptation télévisée du film de 2014 coécrit par Jemaine Clement et Taika Waititi. Sur le papier, l’exercice sentait le piège à plein nez : transformer un long métrage culte en série, c’est souvent la manière élégante de tirer une balle dans le pied de la version originale. Ici, c’est l’inverse. La série FX, lancée en 2019 et toujours dans les conversations des cinéphiles et sériephiles, a trouvé son propre rythme en installant ses vampires sur Staten Island, dans une demeure décrépite où le ridicule devient une esthétique à part entière.

Matt Berry, Natasia Demetriou, Kayvan Novak, Harvey Guillén et Mark Proksch composent un groupe d’une précision comique redoutable. On pourrait parler de chimie, mais ça ferait trop dossier de presse ; disons plutôt que chacun joue sa partition comme si le grotesque était une discipline olympique. La série ne se contente pas de recycler le film : elle élargit son terrain de jeu, multiplie les variations de ton, et prouve qu’un univers né d’une idée absurde peut tenir sur la durée sans s’essouffler. C’est la rare adaptation qui ne cherche pas à faire mieux que le film : elle fait autre chose, et c’est encore plus malin.

Hollywood, ce cirque, enfin filmé par le bon bout

Avec The Other Two, Chris Kelly et Sarah Schneider ont signé une satire du star system qui aurait pu n’être qu’un énième délire sur une famille dysfonctionnelle. Sauf que la série, portée par Drew Tarver, Heléne Yorke, Case Walker, Molly Shannon et Ken Marino, vise juste parce qu’elle comprend une chose essentielle : l’industrie du divertissement est déjà une sitcom, il suffit de la regarder sans filtre. Le jeune chanteur Chase Dreams devient une pop star façon Justin Bieber, pendant que ses deux grands frères et sœurs tentent de survivre à l’humiliation permanente de ne pas être, eux, des phénomènes viraux.

Le génie de la série tient à son déséquilibre permanent entre cruauté et tendresse. Elle se moque des egos, des stratégies de carrière, des faux semblants du succès, mais elle garde un cœur battant sous la farce. Et quand une série peut transformer une ascension pop en autopsie du narcissisme contemporain, on tient plus qu’une bonne blague : on tient une radiographie. The Other Two a l’air d’une comédie sur la célébrité ; en réalité, c’est une comédie sur la honte, ce qui est autrement plus drôle.

New York, mode survie activé

Dans Adults, Ben Kronengold et Rebecca Shaw reprennent un vieux fantasme de sitcom new-yorkaise pour le tordre à la génération Z. Le point de départ est simple : un groupe de jeunes adultes squatte la maison d’enfance de Samir Rahman, à Queens, pendant que ses parents sont absents depuis une durée qui relève presque du gag conceptuel. Autour de Malik Elassal gravitent Lucy Freyer, Owen Thiele, Amita Rao et Jack Innanen, avec cette énergie de bande qui préfère le chaos à la stabilité.

La série ne cherche pas à réinventer la roue, elle la fait déraper sur le trottoir. On y retrouve des motifs connus, la colocation, les ambitions bancales, les amours mal fichues, mais traités avec une vitesse d’écriture et une conscience de soi qui empêchent tout ronronnement. Le clin d’œil à Girls ou Broad City est évident, mais Adults ne se contente pas de copier ses aînées : elle montre ce qu’il reste à faire quand la jeunesse urbaine a déjà été disséquée mille fois. Le résultat, c’est une sitcom qui sait qu’elle arrive après les autres, et qui en fait une force plutôt qu’un complexe.

Le retour des girls bands, version mammographie et revanche

On aurait tort de sous-estimer Girls5Eva, créée par Meredith Scardino et produite par Tina Fey et Robert Carlock, deux noms qui savent encore ce que veut dire écrire une vanne avec une vraie cadence. La série suit quatre anciennes membres d’un girl group des années 1990 qui se retrouvent propulsées vers une improbable seconde vie après qu’un jeune rappeur a samplé leur tube. Dawn, Summer, Gloria et Wickie, incarnées par Sara Bareilles, Busy Philipps, Paula Pell et Renée Elise Goldsberry, remettent le pied dans l’industrie avec une énergie de rescapées qui n’ont plus rien à prouver, donc tout à se permettre.

Ce qui rend la série si précieuse, c’est son refus du cynisme paresseux. Oui, elle se moque de l’industrie musicale, des retours de flamme nostalgiques et des humiliations du temps qui passe. Mais elle le fait avec une chaleur, une inventivité musicale et une absurdité tellement bien calibrée qu’on finit par regretter l’époque où Netflix savait encore laisser vivre une comédie au lieu de la sabrer trop vite. Les chansons originales, les gags visuels, les dialogues qui partent en vrille : tout y est. Si le classique se mesure à la quantité de répliques qu’on se redit trois jours après, Girls5Eva coche déjà la case.

ABC, l’école de la patience

Enfin, Abbott Elementary est sans doute la plus évidente de la bande, mais aussi la plus solide. Créée par Quinta Brunson, inspirée par l’expérience de sa mère dans l’enseignement public à Philadelphie, la série s’est imposée comme un des rares succès de network capables de parler à tout le monde sans se diluer. Brunson y incarne Janine Teagues, enseignante enthousiaste dans une école publique de West Philadelphia, entourée de Barbara Howard, Gregory Eddie, Melissa Schemmenti, Jacob Hill et de la délicieusement imprévisible Ava Coleman.

Ce qui fait la différence, ici, c’est la précision du cadre. L’école n’est pas un simple décor à bons sentiments ; c’est un lieu de friction sociale, de pénurie chronique, de bureaucratie absurde et de solidarité bricolée. La série a déjà raflé plusieurs Emmy Awards et, avec son format plus traditionnel que le reste de la production actuelle, elle rappelle qu’une sitcom peut encore exister comme rendez-vous collectif. Les épisodes croisés avec It’s Always Sunny in Philadelphia en 2025 ont d’ailleurs montré à quel point Abbott Elementary pouvait dialoguer avec une autre grande machine comique sans perdre sa voix. C’est la preuve qu’un network peut encore produire du très grand, quand il laisse les auteurs respirer.

Au fond, ces cinq séries racontent la même chose : le rire télévisé n’a pas disparu, il a juste dû se battre contre des conditions de fabrication moins favorables, des fenêtres de diffusion éclatées et une industrie qui adore parler d’audace tout en comptant les clics. Mais quand une série trouve son tempo, ses visages et sa musique interne, elle traverse le bruit. Et ça, qu’on se le dise, c’est déjà le début du classique. Le reste, c’est de la poussière de plateforme.

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