
Quand l’auteur de The Martian choisit le Cinquième Docteur plutôt que David Tennant, les fans lèvent un sourcil
Andy Weir a un faible pour Peter Davison, pas pour David Tennant. Oui, le gars qui a écrit The Martian et Project Hail Mary a choisi le Cinquième Docteur, ce qui suffit déjà à faire tousser une partie du fandom dans son thé. Et derrière ce petit séisme de comptoir, il y a une vraie histoire de génération, de mémoire télévisuelle et de transmission pop.
Pour situer le décor : Doctor Who existe depuis 1963, fonctionne sur le principe de la régénération et a vu défiler quinze incarnations majeures du Docteur, de William Hartnell à Ncuti Gatwa. Dans cette mécanique de science-fiction devenue institution britannique, chaque spectateur garde souvent son premier Docteur comme on garde un premier amour un peu bancal mais impossible à renier. Andy Weir, lui, a grandi avec les épisodes du début des années 1980, quand Peter Davison incarnait le Cinquième Docteur entre 1982 et 1984. Rien d’étonnant, au fond : la nostalgie a la peau dure, et elle ne demande l’avis de personne.
Le vrai sujet n’est donc pas de savoir qui est “le meilleur” Docteur, mais pourquoi un auteur de hard SF se range du côté d’un visage moins canonisé que celui de David Tennant.
Dans l’interview citée par SFF World en 2018, Weir l’assume sans détour : Peter Davison est son favori, et David Tennant arrive juste derrière. Le détail est savoureux parce qu’il contredit le réflexe des fans plus récents, pour qui Tennant reste le demi-dieu absolu de la franchise, celui qui a transformé le rôle en machine à fantasmes internationale après son passage de 2005 à 2010, puis son retour éclair en 2023. Mais Andy Weir n’est pas un spectateur né avec le revival BBC ; il appartient à une génération qui a découvert Doctor Who quand la série avait encore ce grain un peu artisanal, ce charme de bricolage cosmique qui faisait tout son sel.
Peter Davison, lui, n’a jamais eu le statut de monstre sacré flamboyant à la Tom Baker ou à la Tennant. Son Cinquième Docteur était plus jeune, plus élégant, plus vulnérable aussi, avec cette fameuse branche de céleri à la boutonnière, accessoire absurde devenu signature. Le personnage semblait moins cabotin, moins expansif, plus contenu. Et c’est précisément ce genre de retenue qui marque durablement un auteur comme Weir, obsédé par les systèmes, les logiques internes et les héros qui survivent en réfléchissant avant de fanfaronner.
En réalité, Peter Davison a toujours eu ce petit quelque chose de décalé qui le rendait très britannique dans le meilleur sens du terme : un mélange de distinction, de fragilité et d’humour sec. Avant Doctor Who, il était déjà connu à la télévision anglaise grâce à All Creatures Great and Small, où il jouait Tristan. Après le TARDIS, il n’a jamais disparu dans le trou noir des carrières mal gérées, ce qui est déjà une performance en soi. Il a enchaîné les pièces, les apparitions en séries, les rôles réguliers et les retours complices à la mythologie Doctor Who, notamment dans des épisodes radio et des récits de voyage temporel bien plus tardifs.

Le plus drôle, c’est que Davison a aussi cette trajectoire de comédien de service public, très solide, très anglaise, jamais tapageuse, qui traverse les décennies sans demander la permission. On l’a vu dans A Very Peculiar Practice, Campion, The Last Detective, Law & Order: UK, Midsomer Murders ou encore Inside No. 9 Stage/Fright. Bref, pas un acteur de passage, mais un pilier. Le genre de carrière qui ne fait pas la une des tabloïds, mais qui tient une télévision nationale debout pendant des années.
Ce choix de Weir dit aussi quelque chose de la manière dont Doctor Who fabrique ses hiérarchies internes. La série repose sur un principe de remplacement permanent : chaque nouveau Docteur doit à la fois hériter d’un rôle et le réinventer, ce qui crée mécaniquement des guerres de chapelle. Le premier vu, le premier aimé, le premier défendu. C’est presque une loi physique du whovianisme. Et dans ce jeu-là, Peter Davison a longtemps été sous-estimé par les spectateurs arrivés plus tard, ceux pour qui Tennant a incarné la version la plus exportable, la plus charismatique, la plus immédiatement bankable du personnage.
Mais Weir, qui a aussi écrit des fanfictions sur la série dans sa jeunesse, ne parle pas en critique extérieur. Il parle en converti de longue date, en lecteur de science-fiction qui connaît le poids de l’itération, du reboot, du passage de flambeau. Son affection pour Davison ressemble moins à un caprice qu’à une fidélité de fond. Et au passage, elle rappelle une vérité que l’industrie adore oublier quand elle empile les reboots comme des gaufres : la première version qu’on aime n’est pas forcément la plus spectaculaire, c’est souvent celle qui nous a appris à regarder.
Il y a enfin ce petit clin d’œil que la réalité adore glisser quand on croit avoir tout compris : Georgia, la fille de Peter Davison, a épousé David Tennant en 2011. Autrement dit, le Docteur préféré d’Andy Weir est aussi le beau-père du Docteur que beaucoup considèrent comme l’incarnation ultime du rôle. Voilà une boucle pop comme on les aime, à mi-chemin entre sitcom cosmique et coïncidence de scénariste un peu trop content de lui.
Dans le fond, tout ça raconte moins un classement qu’une cartographie affective. Weir, l’auteur qui aime les systèmes rigoureux et les solutions techniques, choisit un Docteur plus discret, plus ancien, plus cérébral. Les fans hardcore, eux, continueront de défendre leur incarnation fétiche comme on défend une époque de sa vie. Et c’est très bien ainsi. Parce que Doctor Who n’a jamais été une série sur le meilleur visage du Docteur, mais sur ce que chaque visage réveille en on. Le reste, c’est du débat de cantine galactique. Et franchement, on en redemande.