Un pigeon, Ellen Burstyn, Taika Waititi et Kornél Mundruczó dans la même phrase : on tient déjà un film qui refuse la politesse des récits sages. Place to Be s’annonce comme une romance à contre-courant, avec ce petit parfum de fable urbaine qui préfère le heurt des corps, des générations et des espèces à la bluette bien peignée. Rien d’étonnant, au fond, venant d’un cinéaste qui aime les situations de crise, les familles en vrac et les émotions qui débordent du cadre.

Pour situer le bonhomme, Mundruczó n’est pas un nouveau venu qui débarque avec sa carte de visite sous le bras. Le réalisateur hongrois de White God (2014) et Pieces of a Woman (2020) a bâti une filmographie où l’intime se cogne au politique, où le mélodrame prend des allures de champ de bataille. White God avait déjà fait du chien une force de soulèvement, et Pieces of a Woman transformait un drame familial en autopsie du deuil et de la culpabilité. Avec Place to Be, il pousse encore le bouchon plus loin : cette fois, la créature médiatrice n’est pas un enfant, ni un animal domestique docile, mais un pigeon. Oui, un pigeon. Le genre de détail qui peut faire rire avant de faire mal.

Le casting, lui, a de quoi faire lever un sourcil et tendre l’oreille. Ellen Burstyn, 92 ans en 2026, continue de traverser le cinéma comme une monstre sacrée qui n’a jamais demandé la permission à personne. Taika Waititi, lui, apporte sa silhouette de funambule entre ironie et tendresse, ce mélange de légèreté et de mélancolie qui peut sauver un film du maniérisme ou, au contraire, le faire basculer dans le trop-plein. Entre les deux, Mundruczó glisse un pigeon, comme si la romance devait passer par un tiers non humain pour éviter les bons sentiments crasseux. Et franchement, on préfère ça aux histoires d’amour qui sentent la naphtaline et le communiqué de presse.

Le pigeon comme passeur, ou comment éviter la mièvrerie au dernier moment

Dans le cinéma contemporain, l’animal n’est jamais juste un gadget. Il sert souvent de révélateur moral, de catalyseur émotionnel, de miroir déformant. Mundruczó le sait mieux que personne. Dans White God, le chien devenait une figure de révolte et de chaos social ; ici, le pigeon semble jouer un autre rôle, plus discret mais tout aussi tordu : celui d’un intermédiaire entre deux solitudes, d’un petit corps gris qui traverse les lignes de fracture sans demander l’autorisation. Le choix est malin, presque insolent. Un pigeon, c’est l’animal du trottoir, du sale, du banal, du trop vu. Donc le meilleur candidat possible pour faire dérailler une romance trop propre.

Ce qui intéresse Mundruczó, ce n’est pas de raconter une histoire d’amour au sens classique, avec montée dramatique, obstacles et résolution en musique. C’est plutôt de regarder comment deux êtres peuvent se reconnaître dans l’irrégularité même de leur rencontre. L’écart d’âge, l’écart de tempérament, l’écart de statut : tout ça devient matière à mise en scène. Et quand on ajoute Ellen Burstyn, actrice dont la présence suffit à densifier un plan, on comprend que le film ne cherche pas la joliesse mais la friction. La romance, ici, n’est pas un coussin moelleux : c’est une surface qui gratte.

Affiche de Place to Be
Affiche de Place to Be

Burstyn, Waititi, Mundruczó : le triangle des tempéraments

Il y a des castings qui sentent la stratégie de marché. Celui-ci ressemble plutôt à un pari de cinéaste. Burstyn apporte l’histoire du cinéma américain dans ses épaules, avec cette autorité calme qui a traversé The Last Picture Show (1971), The Exorcist (1973) ou Requiem for a Dream (2000). Waititi, lui, arrive avec son art de faire cohabiter le burlesque et le deuil, comme s’il gardait toujours une vanne au fond de la poche pour empêcher la scène de sombrer. Entre les deux, Mundruczó orchestre un espace de jeu où le sentiment n’est jamais séparé du trouble.

Ce trio dit quelque chose de l’époque. Le cinéma d’auteur international n’a plus besoin de choisir entre prestige festivalier et accessibilité émotionnelle ; il peut convoquer des figures identifiables, des tonalités contradictoires, des objets narratifs presque absurdes, et fabriquer malgré tout une cohérence. C’est là que Place to Be devient intéressant avant même d’être vu : il semble refuser le cynisme comme la mièvrerie, deux pièges qui ont bouffé tant de romances contemporaines. Mundruczó, lui, préfère les zones grises. C’est plus risqué, plus bancal, et infiniment plus vivant.

Une fable urbaine avec les mains sales

On pourrait croire à une fantaisie douce, à un petit film d’auteur qui joue la carte de l’originalité pour les salons de festival. Sauf que Mundruczó n’a jamais été un décorateur de joliesse. Chez lui, le corps souffre, le cadre serre, les émotions se cognent à la matière du monde. Même quand il s’approche de la fable, il garde la semelle dans la boue. Le titre Place to Be sonne presque comme une promesse de refuge ; le projet, lui, ressemble plutôt à une manière de demander où l’on peut encore habiter quand les liens affectifs deviennent instables, quand l’âge, le deuil ou la fatigue déplacent les lignes du désir.

Et puis il y a cette idée, délicieusement absurde, d’un pigeon au cœur d’une histoire d’amour. C’est le genre de détail qui peut tout faire basculer : vers le grotesque, vers la poésie, vers l’émotion pure. Le cinéma adore ces objets de déséquilibre, ces petites bombes de sens qui empêchent une scène de se refermer trop vite. Mundruczó a visiblement compris que la romance la plus juste n’est pas toujours la plus lisse. Parfois, pour parler d’amour, il faut commencer par un oiseau urbain et une actrice qui a déjà tout vu.

Alors oui, on attend de voir comment tout cela tient ensemble, comment le film évite le numéro d’équilibriste pour devenir autre chose qu’une idée brillante sur le papier. Mais au moins, Place to Be part avec un avantage rare : il a l’air de savoir qu’une histoire d’amour digne de ce nom doit accepter le désordre. Le reste, comme toujours chez Mundruczó, se jouera dans la façon de faire trembler le cadre. Et ça, mine de rien, c’est déjà beaucoup.

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