On l’aura bien compris avant même le générique : Lanterns n’avait pas le droit à l’erreur. Entre la méfiance des fans, les blagues sur son héros pas assez vert et la promesse d’un polar super-héroïque à la True Detective, HBO Max ouvrait là un dossier sensible. Et le pilote choisit une réponse aussi maligne que tordue : montrer le vert, mais au moment précis où on ne l’attend pas.
Dans la galaxie DC, où chaque reboot traîne derrière lui son lot de soupirs, de comparaisons et de procès d’intention, Lanterns arrive avec un handicap presque comique : adapter Green Lantern sans afficher frontalement le folklore le plus voyant du personnage. La série, développée par Chris Mundy, Damon Lindelof et Tom King, a été présentée comme une variation plus terre à terre, plus grise, plus désabusée que le reste du nouveau DC lancé par James Gunn. Autrement dit, pas de grand carnaval cosmique à la première minute, mais une ambiance de flics fatigués, de légendes abîmées et de pouvoir qui sent la rouille. Le pari est clair : faire croire qu’on a retiré la couleur pour mieux la faire revenir au bon moment. Le vert n’a pas disparu, il a été mis en veilleuse.
Le pilote, diffusé sur HBO Max à partir du 6 août 2026, s’ouvre en 1996 avec un jeune John Stewart fasciné par Hal Jordan, incarné à l’âge adulte par Kyle Chandler et dans sa jeunesse par une version rajeunie numériquement. Cette première image compte plus qu’elle n’en a l’air : elle installe le mythe avant de le fissurer. Hal y apparaît comme le héros idéal, celui qu’on attend d’un Green Lantern depuis des années, costume éclatant, assurance tranquille, aura de demi-dieu en service commandé. Sauf que cette image-là n’existe que dans le souvenir, à travers un écran de télévision, et c’est là que la série pique là où ça fait mal. Le fantasme du héros parfait est déjà relégué au passé.
Le vert, ce grand absent qui n’en est pas un
En apparence, la série joue contre son propre mythe. Les bandes-annonces ont laissé planer un doute assez logique : où est passée la dimension la plus pop, la plus franchement comics de Green Lantern ? Pourquoi ce monde semble-t-il si peu porté sur les anneaux lumineux et les costumes qui claquent ? Sauf que le pilote répond en cinéaste plus qu’en publicitaire. Il ne nie pas la frustration ; il la met en scène. Le Hal Jordan du présent est fermé, usé, presque rétif à l’idée même de transmettre. Le costume vert n’est plus un étendard, mais un souvenir encombrant. Et ce choix-là, franchement, a de la tenue.
Ce qui se joue ici, c’est une vieille mécanique hollywoodienne : prendre un symbole ultra-identifiable et le traiter comme une relique. On l’a vu mille fois dans les franchises qui veulent faire croire qu’elles ont “mûri” avec leur public. Lanterns ne cherche pas à rivaliser avec le clinquant de Superman ou de Supergirl ; elle préfère installer une tension entre l’héritage et la désillusion. John Stewart incarne l’idéal encore intact, Hal Jordan la version cabossée du même rêve. Le duo fonctionne précisément parce qu’il ne se contente pas d’empiler des poses héroïques. La série ne cache pas le vert : elle le transforme en enjeu dramatique.

Un costume, deux générations, trois états d’âme
À ce stade, on voit bien la petite pirouette de l’écriture : la série fait du manque une matière narrative. Le jeune John Stewart regarde Hal comme on regarde une apparition. Le Hal du présent, lui, ressemble à ces stars qui ont trop longtemps porté la lumière et n’ont plus envie de la partager. Ce n’est pas seulement un conflit de mentors, c’est une histoire de transmission abîmée, presque une réflexion sur ce que devient un héros quand son image publique se fige. Et là, Damon Lindelof retrouve un terrain qu’il connaît par cœur : les figures mythologiques, le deuil des certitudes, la déconstruction sans le cynisme de pacotille.
Ce qui est malin, aussi, c’est que la série ne fait pas semblant d’ignorer les attentes du public. Elle les prend de face, puis les retourne. Oui, on veut voir le costume. Oui, on veut des pouvoirs, des constructions cosmiques, des éclats de lumière verte qui tapent dans la rétine. Mais Lanterns répond d’abord par une atmosphère, par une temporalité étirée, par une manière de retarder la gratification qui rappelle les meilleures séries HBO quand elles savent qu’un univers ne se construit pas à coups de fan service. Le spectacle vient, mais il arrive après le malaise.
Le polar cosmique, ou comment faire semblant de ne pas faire du comics
Pour rappel, le grand coup de communication autour de Lanterns consistait à vendre un croisement entre enquête criminelle et super-héros. Le pilote confirme ce positionnement sans se vautrer dans la formule. On n’est pas dans la grande machine à effets, mais dans une mise en place où le passé pèse autant que les anneaux. Le rapport entre Hal et John devient alors le vrai moteur : l’un a incarné l’idéal, l’autre doit encore le conquérir. Et si l’on sent déjà poindre une tragédie, c’est parce que la série comprend une chose simple : les héros les plus intéressants sont souvent ceux qui ne savent plus très bien ce qu’ils représentent.
Dans le fond, la polémique sur le manque de vert aura surtout servi de leurre. Lanterns n’a pas choisi de se priver de son identité ; elle a choisi de la faire attendre. C’est moins spectaculaire sur le papier, mais beaucoup plus habile à l’écran. Et puis, entre nous, il fallait bien qu’une série DC trouve enfin le moyen de faire parler d’un costume sans que tout le monde se mette à hurler au sabotage. Le vert est là, mais il a le goût du souvenir et du vertige.
Reste la vraie question, celle que le pilote laisse flotter comme une lanterne au-dessus d’une route déserte : quand le grand éclat cosmique arrivera, aura-t-on encore envie de le voir comme une promesse, ou déjà comme une cicatrice ?
Bande-annonce VF de Lanterns
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




