Netflix a encore dégainé son petit cauchemar domestique du week-end : The Last House, thriller de science-fiction en huis clos, enferme une famille dans sa maison pendant qu’une pluie impossible s’abat sur Seattle. Et au milieu du dispositif, il y a Cassidy, le chien âgé, celui qu’on regarde et qu’on sait déjà condamné par la grammaire la plus paresseuse du cinéma de survie.
Le film, réalisé par un certain goût du confinement qui sent fort la pandémie recyclée, repose sur une idée simple : Jason, Ann et leurs enfants se retrouvent prisonniers de leur pavillon, avec des fenêtres qui se réparent toutes seules et une porte qui refuse obstinément de s’ouvrir. Sur le papier, ça pourrait faire un bon petit thriller paranoïaque, quelque part entre la fable SF et le drame familial sous cloche. En pratique, l’affaire s’enlise dans le cri, la pénurie et les explications bancales. Le duo Wagner Moura et Greta Lee, pourtant solide, se retrouve à jouer les naufragés d’un scénario qui préfère l’agitation à la montée en tension. Bref, on a le décor, l’idée, les acteurs… et le film qui se prend les pieds dans le tapis.
Dans ce genre de récit, le chien n’est jamais un simple chien. C’est le thermomètre émotionnel, la petite bombe à retardement, la victime sacrifiable qui annonce que l’histoire va choisir la cruauté plutôt que la nuance. Cassidy, golden retriever âgé déjà traité comme un être en sursis, coche toutes les cases du malheur programmé : médicaments pour le cœur, réserves qui s’épuisent, huis clos qui se referme. On connaît la chanson, et elle n’a rien d’agréable.
Le chien, ce vieux truc de scénariste qui marche encore trop bien
En réalité, le cinéma adore faire du chien un raccourci émotionnel. Depuis des décennies, l’animal sert de test de résistance pour le public : si on touche au chien, on touche au nerf. Ce n’est pas une règle morale, c’est une mécanique de mise en scène. Le problème, ici, c’est que The Last House semble utiliser Cassidy moins comme un personnage que comme un levier de cruauté. Et quand le film finit par franchir la ligne, il ne le fait pas avec la finesse d’un drame tragique, mais avec la lourdeur d’un script qui veut absolument prouver que la survie a un prix. On n’est plus dans la tension, on est dans la punition.
Le geste de Jason, qui finit par abattre Cassidy quand les médicaments manquent, dit beaucoup du film : il veut parler d’effondrement moral, de famille au bord du gouffre, de décisions impossibles. Sauf qu’il le fait avec une brutalité qui paraît moins pensée que plaquée. Et comme si ça ne suffisait pas, le scénario en rajoute en transformant ensuite les restes du chien en appât pour piéger des animaux sauvages. Là, on bascule dans une logique de survie qui aurait pu être glaçante si elle avait été écrite avec un minimum de tenue. Mais non : tout s’empile, tout s’abîme, tout grince. Le film tire une balle dans le pied au moment même où il devrait serrer son récit.
Seattle sous cloche, morale sous vide
Le cadre, lui, avait de quoi intriguer. Une pluie continue, une maison scellée, une famille qui se délite à mesure que les ressources fondent : il y avait là de quoi bâtir une allégorie sur l’isolement, la dépendance et la peur de manquer. Le cinéma américain a toujours aimé ces micro-sociétés en crise, du bunker post-apocalyptique au pavillon de banlieue devenu laboratoire de panique. Mais The Last House ne choisit jamais vraiment entre le film d’angoisse, la parabole écologique et le drame familial. Il veut tout faire, tout expliquer, tout surligner. Résultat : on finit par attendre moins la révélation que la sortie de route.

Et puis il y a ce détail qui raconte beaucoup de l’époque : le film donne l’impression d’avoir été conçu dans une période où le confinement n’était pas encore un souvenir mais une matière première. D’où cette obsession des murs, des seuils, des fenêtres, des corps empêchés. Sauf qu’un bon film de confinement ne se contente pas d’enfermer ses personnages ; il trouve une forme, une respiration, un angle. Ici, la mise en scène semble surtout compter sur l’angoisse de base, comme si le concept suffisait à faire tenir la baraque. Spoiler : non.
Wagner Moura, Greta Lee et le grand écart du désespoir
Autre valeur du film : ses interprètes. Wagner Moura et Greta Lee ont ce qu’il faut pour rendre crédible une dérive psychologique, une fatigue de couple, une bascule dans le chaos. Le souci, c’est qu’ils doivent porter un matériau qui les pousse surtout à hurler, répéter, s’affronter, puis recommencer. À force, la tension devient mécanique. On sent les acteurs chercher la faille, la nuance, le petit tremblement humain qui sauverait une scène. Le scénario, lui, leur répond en claquant la porte au nez. Quand un film réduit ses comédiens à la panique, il ne fabrique pas du drame : il fabrique du bruit.
Le plus ironique, c’est que The Last House aurait pu fonctionner comme série B tendue, presque ludique, si elle avait assumé son côté absurde. Une maison impossible, une pluie qui ne s’arrête jamais, une famille qui s’organise tant bien que mal : il y avait là une petite machine à fantasmes assez réjouissante. Mais le film veut être grave, profond, métaphysique même, et finit par ressembler à un long couloir sans issue. Cassidy, lui, reste la victime la plus nette de ce naufrage : un chien condamné par nécessité dramatique, puis recyclé dans une logique de survie qui n’a rien de noble. Pauvre bête, franchement.
Au fond, ce qui agace le plus n’est pas tant la mort du chien que ce qu’elle révèle : une écriture qui confond dureté et intensité, et qui pense qu’en appuyant plus fort sur la plaie, on va forcément faire naître du sens. On connaît la combine. Elle sent le procédé à plein nez. Et quand le film finit par lever le voile sur l’origine de cette pluie sans fin, il paraît surtout confirmer qu’il a beaucoup promis pour pas grand-chose. Cassidy meurt, le film s’épuise, et on reste avec cette drôle d’impression d’avoir vu un concept se manger lui-même.
Alors oui, dans The Last House, le chien ne survit pas. Mais la vraie question, au fond, c’est peut-être celle-ci : qui, du spectateur ou du scénario, sort le plus mal en point de cette histoire ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




